Note du transcripteur.
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Ce document est tiré de:
OEUVRES COMPLÈTES DE
SHAKSPEARE
TRADUCTION DE
M. GUIZOT
NOUVELLE ÉDITION ENTIÈREMENT REVUE
AVEC UNE ÉTUDE SUR SHAKSPEARE
DES NOTICES SUR CHAQUE PIÈCE ET DES NOTES.
Volume 8
La vie et la mort du roi Richard III
Le roi Henri VIII.--Titus Andronicus
POEMES ET SONNETS:
Vénus et Adonis.--La mort de Lucrèce
La plainte d'une amante
Le Pèlerin amoureux.--Sonnets.
PARIS
A LA LIBRAIRIE ACADÉMIQUE
DIDIER ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS
35, QUAI DES AUGUSTINS
1863
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SONNETS

I

Nous désirons voir les créatures les plus belles se multiplier afin que la rose de la beauté ne meure jamais, et qu'au moment où les plus avancées tombent sous les coups du Temps, leurs tendres héritières puissent relever leur mémoire; mais toi, tu es fiancée à tes propres yeux et à leur éclat, tu nourris la flamme de ton flambeau d'une huile intérieure, tu produis la famine là où règne l'abondance, tu es ta propre ennemie, tu es trop cruelle envers toi-même. Toi qui fais maintenant le nouvel ornement du monde, toi qui annonces seule le glorieux printemps, tu enterres dans son bouton ta satisfaction; douce avare, tu gaspilles par ta lésinerie. Aie compassion du monde, sans quoi, vorace que tu es, tu te joindras au tombeau pour dévorer ce qui est dû au monde.

II

Lorsque quarante hivers assiégeront ton front et creuseront de profondes tranchées dans le champ de ta beauté, la fière livrée de ta jeunesse, si fort admirée maintenant, ne sera plus qu'un vêtement déguenillé dont on ne fera plus de cas; lorsqu'on te demandera alors ce qu'est devenue toute ta beauté, où réside le trésor des jours de ta vigueur, ce serait une honte insigne et une flatterie inutile de répondre qu'elle vit encore dans tes yeux creusés et enfoncés; ne serait-ce pas un usage plus honorable de ta beauté que de pouvoir répondre: «Mon bel enfant que voilà peut faire mon compte et me servir d'excuse;» tu prouverais ainsi que sa beauté t'appartient par succession! ce serait ressusciter dans ta vieillesse et voir ton sang bouillir encore lorsque tu le sentirais glacé dans tes veines.

III

Regarde-toi dans ton miroir et dis au visage que tu y verras, qu'il est temps pour ce visage d'en former un autre; si tu ne pourvois pas maintenant à le réparer plus tard, tu trompes le monde, tu laisses une mère sans bénédiction; car où est la belle dont le sein stérile dédaigne la culture du laboureur? où est l'homme assez fou pour servir de tombeau à son amour-propre pour arrêter la postérité? Tu es le miroir de ta mère, en te voyant elle retrouve le bel avril de son printemps; de même à travers les fenêtres de ta vieillesse, tu reverras ton âge d'or au mépris des rides. Mais si tu vis pour qu'on oublie, meurs fille, et ton image meurt avec toi.

IV

Beauté prodigue, pourquoi dépenses-tu à ton profit l'héritage de tes charmes? Les legs de la nature ne donnent rien; elle prête, et comme elle est fraîche, elle prête à ceux qui sont libres. Belle avare, pourquoi abuses-tu des largesses qu'elle t'a faites pour les donner à d'autres? usurière sans profits, comment emploies-tu une somme si immense sans venir à bout de vivre? Tu n'as commerce qu'avec toi-même, tu te trompes donc toi-même? Eh quoi! lorsque la nature t'appellera à rendre l'esprit, quels comptes satisfaisants pourras-tu laisser derrière toi? Ta beauté inutile sera enterrée avec toi; si tu l'avais employée, elle vivrait pour être ton exécuteur testamentaire.