V
Les heures qui, par leur doux travail, ont créé ce beau regard qui attire tous les yeux, joueront envers lui le rôle de tyrans et détruiront ces perfections adorables, car le temps ne s'arrête jamais, il mène l'été jusqu'à l'hiver odieux, et là le confond: la sève est arrêtée par la gelée, les feuilles vertes sont tombées, les beautés sont couvertes de neige, la stérilité règne partout; alors si l'essence de l'été ne demeurait pas captive comme un prisonnier liquide dans des murs de verre, les effets de la beauté disparaîtraient avec la beauté, elle n'existerait plus et il n'en resterait aucun souvenir; mais les fleurs distillées, lors même que l'hiver les atteint, ne perdent que leur éclat extérieur, leur essence subsiste dans toute sa douceur.
VI
Ne laisse donc pas la main rugueuse de l'hiver défigurer en toi l'été avant que tu sois distillée; parfume quelque flacon, emplis quelque lieu du trésor de la beauté avant de te suicider. Ce n'est pas une usure défendue que de faire des prêts qui rendent heureux ceux qui payent volontiers leurs dettes, c'est à toi d'enfanter un autre toi-même; dix fois heureuse si tu en enfantes dix pour un, toi-même tu serais dix fois plus heureuse que tu ne l'es si dix enfants nés de toi te reproduisaient dix fois; que te ferait alors la mort si tu t'en allais en te survivant dans ta postérité? Ne sois pas obstinée, tu es infiniment trop belle pour servir de conquête à la mort et pour faire des vers tes héritiers.
VII
Regarde lorsque le soleil glorieux lève à l'orient sa tête enflammée, tous les yeux qu'il éclaire rendent hommage à sa lumière qui apparaît et honorent de leurs regards sa majesté sacrée; lorsqu'il a gravi la pente escarpée des cieux comme un jeune homme robuste arrivé à l'âge mûr, les regards des mortels adorent encore sa beauté; mais lorsque, parvenu au faîte, son char fatigué quitte lentement le jour, comme un vieillard affaibli, les yeux, fidèles jusqu'alors, se détournent de son humble sentier et se portent ailleurs; de même toi qui t'avances maintenant dans ton midi, tu mourras sans qu'on prenne garde à toi, à moins que tu n'aies un fils.
VIII
Toi dont la voix est une musique, pourquoi écoutes-tu tristement la musique? les douceurs ne font pas la guerre aux douceurs, la joie prend plaisir à la joie. Pourquoi aimes-tu ce que tu ne reçois pas volontiers? ou pourquoi reçois-tu avec plaisir ce qui te déplaît? si le véritable accord de sons harmonieux, mariés par une heureuse union, blesse ton oreille, ils ne font que te reprendre doucement, toi qui confonds dans ton chant solitaire les parties que tu devrais entonner. Vois comme les cordes doucement unies ensemble se frappent mutuellement dans une harmonie réciproque, comme un père, un enfant et une heureuse mère qui chantent ensemble le même air délicieux, et dont le chant sans paroles multiples et cependant me semble te dire ceci: «Toi qui es seule, tu seras comme si tu n'étais pas!»
IX
Est-ce par crainte de mouiller tes yeux des larmes d'une veuve que tu te consumes dans une vie solitaire? Ah! s'il t'arrive de mourir sans enfants, le monde te pleurera comme une femme sans époux, le monde sera ta veuve, se lamentera de ce que tu n'as laissé après toi aucune image qui te rappelle, lorsque chaque veuve peut conserver en son particulier le portrait de son mari dans son coeur en regardant les yeux de ses enfants. Vois ce qu'un prodigue dépense dans ce monde qui ne fait que changer de place, car le monde en jouit pourtant; mais la beauté prodiguée a un but en ce monde, et si on la garde sans s'en servir, celui qui la possède la détruit. Ce coeur qui peut commettre sur lui-même un meurtre aussi honteux ne respire point d'amour pour les autres.