X

Fi donc! avoue que tu ne portes d'amour à personne, puisque tu es si imprévoyante pour toi-même. Admets, si tu veux, que tu es aimée de bien des gens; mais il est évident que tu n'aimes personne, puisque tu es animée d'une haine si meurtrière, que tu n'hésites pas à conspirer contre toi-même, et que tu cherches à ruiner cette belle demeure que tu devrais tendre par-dessus tout à conserver. O change d'idée, afin que je puisse changer d'opinion! La haine sera-t-elle mieux logée que l'aimable amour? Sois, comme ta personne, bonne et gracieuse, montre-toi du moins compatissante envers toi-même. Crée une image de ton visage, pour l'amour de moi, afin que la beauté puisse survivre chez toi ou dans les tiens.

XI

A mesure que tu décroîtras, tu gagneras chez lui des tiers, que tu perdras, et tu pourras tenir pour tien ce jeune sang que tu auras donné dans toute sa jeunesse, lorsque la jeunesse te quittera. Là est la sagesse, la beauté, la postérité; loin de là, la folie, la vieillesse et la décadence glacée; si tous agissaient de même, le monde serait bientôt fini, et en soixante ans on aurait le dernier mot de l'espèce humaine. Que ceux que la nature n'a pas faits pour conserver la race, ceux qui ont les traits durs, grossiers, et irréguliers, meurent stériles. Regarde ceux qu'elle a le mieux doués; elle t'a donné plus encore; tu dois libéralement user de ce don libéral, elle t'a taillée pour lui servir de sceau, elle veut que tu laisses des empreintes de ta personne et que tu ne laisses pas périr cet exemplaire.

XII

Quand je regarde l'horloge qui indique les heures, et que je vois le jour brillant disparaître dans la nuit hideuse; quand je vois la violette perdre sa fraîcheur, et des cheveux noirs argentés de lignes blanches; quand je contemple de grands arbres dépouillés de feuilles, eux qui jadis défendaient les troupeaux contre la chaleur; quand je vois toute la verdure recueillie en gerbes, et emportée sur des brancards avec une barbe blanche et hérissée, alors je me demande ce que deviendra ta beauté, puisque toi aussi tu dois tomber parmi les dépouilles du temps, puisque les charmes et la beauté renoncent à eux-mêmes et meurent dès qu'ils en voient d'autres grandir, et que rien ne peut résister à la faux du Temps, si ce n'est la postérité qui le bravera lorsqu'il te retranchera de la terre.

XIII

O si vous étiez vous-même! Mais, bien-aimée, vous n'êtes à vous que tant que vous vivrez ici-bas. Vous devriez vous préparer à cette fin qui vous menace, et donner à quelque autre votre douce ressemblance. Alors cette beauté que vous tenez à bail ne connaîtrait point de terme; alors vous resteriez vous-même, après votre décès, lorsque votre belle postérité reproduirait votre belle image. Qui pourrait laisser une si noble demeure tomber en ruine, lorsque les soins pourraient la maintenir en honneur malgré les orages et les vents des jours d'hiver, malgré la rage stérile des frimas éternels de la mort? Oh! personne! sinon de mauvais administrateurs. Mon cher amour, vous savez que vous avez eu un père, que votre fils en dise autant.

XIV

Ce n'est pas aux étoiles que j'emprunte ma manière de voir, et cependant je crois que j'entends l'astronomie, non pour prédire la bonne ou la mauvaise chance, les pestes, les famines, ou les incidents de la saison; je ne sais pas non plus prévoir la fortune à un moment près, fixer pour chaque minute le tonnerre, la pluie ou le vent, ou dire si les princes se porteront bien par des prédictions que je lis dans le ciel, mais je trouve ma science dans tes yeux, et je lis dans les étoiles fixes avec assez d'art pour prédire que la beauté et la fidélité poursuivront ensemble si tu veux bien te prêter à faire souche, sinon je prophétise que ta fin sera la sentence et l'arrêt de la beauté et de la fidélité.