LX

Comme les vagues s'avancent vers la plage couverte de cailloux, de même nos minutes marchent à leur terme. Chacune changeant de place avec celle qui la précède, toutes tendent en avant dans leur travail successif; un enfant qui vient de naître, une fois lancé dans la mer de lumière, rampe jusqu'à la maturité, et une fois qu'il en est couronné, des éclipses tortueuses luttent contre son éclat, et le temps, qui l'avait donné, détruit bientôt ses dons. Le temps disperse la fleur de la jeunesse, creuse ses parallèles sur le front de la beauté, se nourrit des raretés de la fidèle nature, et tout ce qui subsiste attend les coups de sa faux. Et cependant dans un temps qui n'existe encore qu'en espérance, mes vers subsisteront, à l'éloge de ton mérite, en dépit de sa main cruelle.

LXI

Est-il selon ton bon plaisir que ton image tienne mes pesantes paupières ouvertes pendant de longues nuits? Veux-tu que mon sommeil soit troublé pendant que des ombres qui te ressemblent abusent mes regards? Est-ce ton esprit que tu envoies si loin de toi, pour épier ce que je fais, pour découvrir chez moi des heures oisives, des sujets de honte, raisons et prétextes de ta jalousie! Oh non, ton amour est grand, mais il n'est pas assez grand pour cela; c'est mon amour qui me tient les yeux ouverts, c'est mon fidèle amour qui trouble mon repos, pour faire sentinelle en ton honneur. C'est pour toi que je veille, tandis que tu vis ailleurs, bien loin de moi, trop près de bien d'autres.

LXII

Le péché d'amour-propre possède mes yeux, mon coeur, tout en moi, et à ce péché il n'y a point de remède tant il est profondément ancré dans mon coeur. Il me semble qu'il n'y a point de visage si séduisant que le mien, point de taille si parfaite, point de fidélité si précieuse, et je me définis à moi-même mon propre mérite, comme surpassant tout autre de tout point. Mais lorsque mon miroir me montre comment je suis en réalité, battu par le temps et ridé par l'âge, je lis à rebours tout mon amour-propre, tant il serait inique d'avoir de l'amour-propre dans pareil visage. C'est toi qui es moi-même et que je loue à ma place, colorant ma vieillesse de la beauté de tes jeunes années.

LXIII

Prévoyant le temps où mon ami sera devenu ce que je suis maintenant, lorsque la cruelle main du Temps l'aura usé et écrasé, lorsque les heures en s'écoulant auront épuisé son sang, et couvert son front de lignes et de rides, lorsque la matinée de sa jeunesse en sera venue à la nuit déclinante de la vieillesse, lorsque toutes ces beautés dont il est maintenant roi s'évanouiront ou se seront évanouies à ses yeux en emportant le trésor de son printemps, je le fortifie d'avance contre le cruel couteau de l'âge destructeur, afin qu'il ne puisse enlever de la mémoire la beauté de mon ami bien-aimé, quel que soit son pouvoir sur sa vie. Sa beauté subsistera encore dans ces lignes noires, elles vivront et lui en elles dans toute leur fraîcheur.

LXIV

Lorsque je vois les monuments élevés dans les temps passés par les riches et par les orgueilleux désignés par la main brutale du Temps, quand je vois abattues des tours naguère hautaines, et que l'airain éternel devient la proie de la rage des hommes, quand je vois l'Océan avide remporter des avantages sur le royaume de ses rives, et le jeune sol gagner sur les flots de la mer, que je vois le gain naître des pertes, et les pertes du gain, quand je vois tout ce changement dans la grandeur, ou la grandeur elle-même en venir à déchoir, ces ruines m'apprennent à réfléchir que le temps viendra et m'enlèvera mon ami. Cette pensée est comme une mort qui ne peut s'empêcher de pleurer tout en possédant celui qu'elle redoute de perdre.