LV
Le marbre et les monuments dorés des pensées ne survivront pas à cette poésie puissante; vous brillerez d'un plus vif éclat dans ces vers que sous des pensées couvertes de poussière, altérées par la négligence du temps. Lorsque la guerre destructive renversera les statues, et que les bouleversements déracineront les travaux de maçonnerie, ni l'épée de Mars ni les flammes dévorantes de la guerre ne pourront brûler le monument vivant de votre mémoire. Vous vous avancerez fièrement en face de la mort et d'une inimitié oublieuse, votre éloge trouvera encore une place même aux yeux de toute la postérité qui usera le monde jusqu'à la dernière sentence. Ainsi, jusqu'au jugement, jusqu'à ce que vous ressuscitiez vous-même, vous vivrez ici, et vous habiterez dans les yeux de ceux qui aiment.
LVI
Puissant amour, renouvelle tes jours, qu'on ne dise pas que ton ardeur est moins vive que celle de l'appétit qui n'est apaisé par la nourriture que pour un jour, et qui demain sera aiguisé de nouveau avec toute son ancienne vigueur. Amour, fais-en de même, qu'importe que tu aies satisfait aujourd'hui tes yeux affamés, jusqu'à ce qu'ils se ferment de satisfaction, recommence demain à regarder et ne tue pas l'âme de l'amour par une constante langueur. Que ce triste intérieur soit comme l'Océan qui sépare les côtes où deux fiancés viennent tous les jours sur la rive afin de jouir davantage du retour de leur amour quand il reviendra, ou bien, dès que c'est l'hiver qui, plein de soucis, fait désirer trois fois plus le retour de l'été et le rend plus précieux.
LVII
Je suis votre esclave: comment pourrais-je faire autrement que de me plier à toute heure et à tout moment à vos désirs? Je n'ai point de temps précieux à employer, point de services à rendre que ceux que vous demandez. Je n'ose pas me plaindre de l'éternité des heures pendant que je suis l'horloge, ma souveraine; en vous attendant, je n'ose pas trouver que l'absence est amère et cruelle, lorsque vous avez une fois dit adieu à votre serviteur; je n'ose pas me demander, dans mes pensées jalouses, où vous êtes, ni chercher à deviner vos affaires, mais tristement, comme un esclave, je vous attends sans penser à rien, si ce n'est que vous rendez heureux ceux auprès desquels vous êtes; l'amour est si fou que tout ce que vous voulez faire, quoi que vous puissiez faire, il n'y voit point de mal.
LVIII
A Dieu ne plaise, à Dieu qui, pour la première fois, m'a fait votre esclave, que je prétende contrôler dans mes pensées le temps de votre bon plaisir, ou vous demander compte de vos heures, moi qui suis votre vassal tenu d'attendre votre loisir! O que je souffre (moi qui suis à vos ordres) la prison et l'absence que m'imposent votre liberté, et que ma patience soumise jusqu'à la servitude supporte toutes les réprimandes sans vous accuser de lui faire tort. Allez où il vous plaira, votre charte est si puissante que vous pouvez de vous-même accorder des priviléges à votre temps, faites ce que vous voudrez, c'est à vous qu'il appartient de vous accorder le pardon de crimes commis contre vous-même. Moi je n'ai qu'à attendre, bien que d'attendre ainsi soit un enfer, et je ne blâme pas ce qui vous convient, que ce soit bon ou mauvais.
LIX
S'il n'y a rien de nouveau, mais que ce qui est ait déjà existé auparavant, comme nos cerveaux sont trompés lorsqu'ils sont en travail d'invention et qu'ils enfantent tout de travers pour la seconde fois un enfant qui a déjà vécu! O si l'histoire pouvait jeter un coup d'oeil en arrière, seulement sur cinq cents révolutions du soleil, et me montrer votre image dans quelque livre antique depuis que l'esprit a pour la première fois été reproduit par des caractères, afin que je pusse voir ce que le vieux monde pourrait dire de cette merveille composite de votre nature, et savoir si nous avons fait des progrès, s'ils valaient mieux que nous, ou si les révolutions étaient les mêmes. Ah! je suis bien sûr que les beaux esprits des temps passés ont admiré et vanté des choses de moins de mérite.