L

Comme je voyage pesamment par les chemins, lorsque le but auquel je tends, la fin de mon pénible voyage, enseigne à ce bien-être et à ce repos à dire: «Voilà tant de lieues faites pour t'éloigner de ton ami!» L'animal qui me porte, fatigué de ma tristesse, avance lentement et porte avec peine ce fardeau qui m'accable, comme si la pauvre bête savait par instinct que son cavalier ne goûtait pas une rapidité qui l'éloignait de toi; l'éperon sanglant que la colère enfonce quelquefois dans sa peau ne peut le faire avancer; il y répond par un gémissement douloureux qui m'est plus cruel que l'éperon à ses flancs, car ce gémissement me remet en mémoire que le chagrin est en avant et que j'ai laissé ma joie derrière moi.

LI

C'est ainsi que mon amour excuse la sentence criminelle de mon pauvre coursier quand je m'éloigne de toi; pourquoi me hâter quand je te quitte? jusqu'à mon retour il n'est pas besoin de courir la poste. Mais quelle excuse trouvera alors la pauvre bête, lorsque l'extrême vitesse me semblera pesante? C'est alors que je jouerai des éperons, fussé-je monté sur le vent; je ne m'apercevrai pas du mouvement en volant comme si j'avais des ailes; c'est alors que nul cheval ne pourra tenir tête à mes désirs, et le désir né d'un amour parfait et non d'une chair pesante hennira dans sa course furieuse; mais par amour, l'amour aura compassion de ma pauvre haridelle, puisqu'elle s'est entêtée à marcher lentement quand je m'éloignai de toi, je courrai vers toi et je la laisserai libre de s'en retourner.

LII

Je suis donc comme le riche qu'une bienheureuse clef amène devant les trésors précieux qu'il enferme, ne voulant pas les contempler à toute heure, de peur d'émousser la fine pointe d'un plaisir rare. Voilà pourquoi les fêtes sont si précieuses et si solennelles, c'est qu'elles viennent à de longs intervalles, enchâssées dans la longue année, placées à de longues distances comme des pierres précieuses ou comme les joyaux les plus rares dans un collier. C'est ainsi que le temps vous garde comme un coffre, ou comme une armoire cachée derrière un rideau, pour rendre un certain instant spécialement heureux en dévoilant de nouveau le sujet caché de son orgueil. Béni soyez-vous, vous dont les mérites donnent lieu de triompher quand on vous possède, de vous espérer quand on est privé de votre présence.

LIII

Quelle est donc votre substance et de quoi êtes-vous fait pour attirer à vous des millions d'ombres étrangères? Chacun a une ombre qui lui appartient, et vous, à vous seul, vous projetez toutes sortes d'ombres. Diane ou Adonis, son portrait n'est qu'une mauvaise imitation du vôtre; revêt-on de tous les artifices de la beauté la joue d'Hélène, vous voilà retracé de nouveau dans un costume grec; parle-t-on printemps, ou du temps où l'année foisonne, l'un paraît l'ombre de votre beauté, l'autre semble parée des dons de votre libéralité, et nous vous reconnaissons sous toutes ces formes adorables. Vous avez quelque part à toutes les grâces extérieures, mais vous ne ressemblez à personne et personne ne vous ressemble pour la constance du coeur.

LIV

O combien la beauté semble plus belle sous les ornements précieux qu'y ajoute la fidélité! La rose est charmante, mais nous la trouvons plus charmante encore à cause de ce doux parfum qui réside dans son sein. Les églantines ont des nuances aussi vives que les pétales parfumées des roses, elles sont entourées des mêmes épines et elles se balancent aussi voluptueusement quand le souffle de l'été entr'ouvre leurs boutons, mais leur beauté est toute leur valeur, elles meurent sans qu'on les ait recherchées, elles se fanent sans avoir inspiré de tendresse, elles meurent pour elles-mêmes. Il n'en est pas ainsi des roses parfumées; leur suave mort engendre des parfums délicieux; de même pour vous, aimable et beau jeune homme, quand tous les charmes se flétriront, on distillera votre fidélité dans les vers.