XLV

Les deux autres éléments, l'air léger et le feu puissant, sont toujours avec toi, où que je me puisse trouver; le premier est ma pensée, le second est mon désir; toujours absents et toujours présents, ils s'élancent d'un vol rapide, et lorsque ces éléments plus prompts sont partis pour accomplir auprès de toi une tendre ambassade d'amour, ma vie, composée de quatre, accablée de mélancolie, retombe dans la mort, en n'en possédant plus que deux jusqu'à ce que les désirs de la vie reparaissent avec ces messages rapides qui reviennent d'auprès de toi, et qui, venant d'arriver tout à l'heure, m'ont assuré de ta bonne santé et m'ont tout raconté; ceci dit, je me réjouis, mais peu de temps satisfait, je te les renvoie, et voilà que je redeviens triste.

XLVI

Mon coeur et mes yeux sont en lutte mortelle, pour partager la conquête de ta vue: mes yeux voudraient refuser à mon coeur la vue de ton portrait, mon coeur soutient que tu habites en lui, retraite que des yeux de cristal n'ont jamais pénétrée, mais les défendants repoussent cette prétention et disent que c'est en eux que se réfléchit ta belle image. Pour décider cette question on a appelé un jury de pensées, toutes habitantes du coeur, et d'après leur sentence la part des yeux transparents, ainsi que la part du pauvre, est fixée comme il suit: ce qui est dû à mes yeux, c'est l'extérieur de ton être, et le droit de mon coeur, c'est l'amour intérieur de ton coeur.

XLVII

Mon oeil et mon coeur se sont ligués, et l'un rend souvent des services à l'autre, quand mon oeil est affamé de regards, ou que mon coeur amorcé s'étouffe de soupirs, alors mon oeil se régale du portrait de mon amour et invite mon coeur à ce banquet en peinture; parfois c'est mon oeil qui est l'hôte de mon coeur et qui prend part à ses pensées d'amour; ainsi tantôt en peinture, tantôt grâce à mon amour, toi qui es absent, tu es toujours présent auprès de moi, car tu ne peux pas t'éloigner au delà de la portée de mes pensées, elles restent avec moi, et sont avec toi: et si elles s'endorment, tout en face de moi réveille mon coeur à la joie de mon coeur et de mes yeux.

XLVIII

Quel soin j'ai pris quand je suis parti de mettre sous des verrous fidèles les moindres bagatelles, afin qu'elles pussent rester pour mon usage dans des retraites sûres et éprouvées à l'abri de mains perfides! Mais toi, à côté de qui tous mes joyaux sont des bagatelles, ma plus grande consolation devenue mon plus grand chagrin, toi le meilleur et le plus cher, mon unique souci, tu es resté en proie à tout voleur vulgaire. Je ne t'ai enfermé dans aucun coffre, si ce n'est là où tu n'es pas, bien que j'y sente ta présence, dans la douce enceinte de mon coeur, d'où tu peux sortir, où tu peux rentrer à ton gré, et j'ai peur qu'on ne vienne te dérober jusque-là, car la fatalité devient voleuse quand il s'agit d'un butin aussi précieux.

XLIX

Prévoyant le temps, s'il vient jamais, où je te verrai jeter un regard sévère sur mes défauts, quand ton affection aura fait sa dernière addition, appelée à régler ses comptes par des conseils prudents, songeant d'avance au temps où tu passeras à côté de moi comme un étranger daignant à peine me saluer de ce regard qui est un soleil pour moi, quand l'amour cruellement changé trouvera des raisons d'une gravité durable, je me fortifie d'avance par la connaissance de ce que je mérite, et je lève la main contre moi-même pour défendre en ton nom tes bonnes raisons. Tu as pour toi la force des lois si tu quittes ton pauvre ami, puisque je n'ai point de cause à alléguer pour ton affection.