XL

Prends toutes mes affections, mon amour; oui, prends-les toutes; qu'auras-tu de plus que ce que tu avais déjà, mon amour? Il ne me restait pas d'amour qu'on pût appeler à vrai dire de l'amour; tout ce qui était à moi était à toi, avant que tu eusses encore pris ceci de plus. Si tu reçois mon amour pour mon amour, je ne puis pas te blâmer d'user de mon amour; je te blâme seulement si tu te séduis toi-même par un capricieux désir de ce que tu refuses. Je te pardonne tes larmes, charmant volcan, bien que tu me dérobes toute ma pauvreté, et cependant l'amour sait que c'est une plus grande douleur de supporter le tort que nous fait l'amour, que les injures bien connues de la haine; une grâce dangereuse dont tous les torts semblent des vertus me tue par ses dédains, cependant nous ne pouvons pas être ennemis.

XLI

Ces jolies fautes que commet la liberté, quand je suis parfois absent de ton coeur, conviennent à ta beauté et à ton âge, car la tentation te suit encore partout. Tu es aimable, tu es doux, fait pour être conquis, tu es beau, tu es donc fait pour être assiégé, et lorsqu'une femme vous recherche, quel est le fils d'Ève assez discourtois pour la quitter avant qu'elle ait prévalu? Hélas, tu pourrais pourtant me laisser ma place et reprendre ta beauté et ton humeur errante qui t'entraînent, dans leurs excès, jusqu'à t'obliger à manquer à une double fidélité, à celle de la femme puisque sa beauté t'attire, à la tienne, puisque ta beauté m'est infidèle.

XLII

Ce qui m'attriste, ce n'est pas qu'elle soit à toi, quoiqu'on puisse dire que je l'aimais tendrement; ce qui est la principale cause de mes gémissements, c'est que tu sois à elle, perte d'amour qui me touche de plus près. Chers coupables, voilà comment je vous excuse; tu l'aimes parce que tu savais que je l'aimais, et elle, c'est pour l'amour de moi qu'elle me fait ce tort de permettre à mon ami de lui plaire. Si je te perds, ma perte est le gain de mon amie; en la perdant mon ami a trouvé ce que j'avais perdu, tous deux se retrouvent et je les perds tous les deux, et c'est pour l'amour de moi qu'ils m'imposent tous deux cette croix; mais voici ma joie, mon ami et moi nous ne sommes qu'un, douce flatterie, alors c'est moi seul qu'elle aime.

XLIII

Lorsque mes yeux se ferment, c'est alors qu'ils voient le mieux, car tout le jour ils voient des choses auxquelles ils ne prennent pas garde; mais, lorsque je dors, je te vois en rêve. Obscurément brillants, leur éclat se dirige vers l'obscurité, et toi dont l'ombre illuminerait les ombres, comme la forme de ton ombre serait un spectacle charmant dans le jour pur, l'éclairant de ta lumière plus pure encore, puisque ton ombre brille ainsi à des yeux fermés. Comme mes yeux seraient heureux, dis-je, de te contempler, pendant la vie du jour, puisque pendant la mort de la nuit ta belle ombre imparfaite apparaît à travers un lourd sommeil à des yeux sans regards. Tous les jours me sont des nuits, tant que je ne te vois pas, et les nuits sont des jours éclatants, lorsque mes rêves te voient devant moi.

XLIV

Si l'épaisse substance de ma chair n'était qu'esprit, la distance injurieuse ne m'arrêterait plus en dépit de l'espace, j'arriverais alors des lieux les plus reculés, là où tu te trouves. Peu m'importerait alors, même lorsque mon pied poserait sur le point de la terre le plus éloigné de toi, l'agile pensée peut franchir les mers et la terre, aussi promptement qu'elle a conçu le désir d'arriver dans un lieu. Mais hélas, pensée qui me tue, je ne suis pas la pensée, je ne puis pas franchir d'innombrables lieues lorsque tu es loin de moi, je suis fait au contraire de tant de terre et d'eau que je suis obligé d'attendre en gémissant le bon plaisir de la terre, ne recevant de ces éléments pesants que des larmes amères, gages de la douleur de tous deux.