LUCULLUS.—Non, je te rends justice. J'ai toujours reconnu en toi un esprit souple et actif; tu sais juger ce qui est raisonnable; et quand il se présente une bonne occasion, tu sais la saisir et en tirer bon parti. Tu as d'excellentes qualités.—(À l'esclave.) Vas-t'en, maraud; approche, honnête Flaminius. Ton maître est un seigneur plein de bonté; mais tu as du jugement, et quoique tu sois venu me trouver, tu sais trop bien que ce n'est pas le moment de prêter de l'argent, surtout sur la simple parole de l'amitié, et sans aucune sûreté. Tiens, mon enfant, voilà trois solidaires[10] pour toi; mon garçon, ferme les yeux sur moi, et dis que tu ne m'as pas vu; porte-toi bien.

Note 10:[ (retour) ] «Je crois que cette monnaie est de l'invention du poëte.» (STEEVENS.)

FLAMINIUS.—Est-il possible que les hommes soient si différents d'eux-mêmes, et que nous soyons maintenant ce que nous étions tout à l'heure! Loin de moi, maudite bassesse, retourne vers celui qui t'adore.

(Il jette l'argent qu'il a reçu.)

LUCULLUS.—Ah! je vois maintenant que tu es un sot, et bien digne de ton maître....

(Il sort.)

FLAMINIUS.—Puissent ces pièces d'argent être ajoutées à celles qui te brûleront! Que ton enfer soit du métal fondu: ô toi, peste d'un ami, et non un ami! L'amitié a-t-elle un coeur[11] si faible et si facile à s'aigrir, qu'il tourne comme le lait en moins de deux nuits? Dieux! je ressens l'indignation de mon maître. Ce lâche ingrat porte encore dans son estomac les mets de mon seigneur; pourquoi seraient-ils pour lui une nourriture salutaire, lorsque lui-même s'est changé en poison? Puissent-ils ne produire en lui que des maladies, et quand il sera sur son lit de mort, que cette partie de son être, fournie par mon maître, serve, non pas à le guérir, mais à prolonger son agonie!

(Il sort.)

Note 11:[ (retour) ] Milky heart, coeur de lait.

SCÈNE II