TIMON.—Non par la sentence de celui qui est plus misérable que moi. Tu es un esclave que jamais la fortune ne pressa avec faveur dans ses bras caressants; tu es né comme un chien. Si tu avais, comme moi, dès ton berceau, passé successivement par toutes les douceurs que ce monde de passage prodigue à ceux qui peuvent librement jouir de toutes ses drogues assoupissantes, tu te serais plongé tout entier dans la débauche; ta jeunesse se serait usée dans tous les rendez-vous de la volupté, tu n'aurais jamais appris les froids préceptes de l'obéissance aux lois, tu aurais suivi le jeu sucré qui t'était offert.—Mais moi, qui avais le monde entier pour confiseur, je régnais sur la bouche, la langue, le coeur et les yeux de plus de serviteurs que je n'en pouvais employer; ils étaient attachés à moi comme les feuilles innombrables le sont au chêne: mais le souffle d'un seul hiver les a fait tomber des rameaux, et m'a exposé nu à toutes les fureurs de la tempête. Ce n'est pas sans quelque peine que je supporte ceci, moi, qui n'ai connu jamais que le bonheur; mais toi, ton existence a commencé dans la souffrance, et le temps t'a endurci. Pourquoi haïrais-tu les hommes? Ils ne t'ont pas flatté. Quels dons leur as-tu faits? Va, si tu veux maudire, maudis ton père; ce pauvre misérable qui, dans son dépit, s'unit à quelque malheureuse errante, et forma en toi un pauvre misérable héréditaire. —Hors d'ici, va-t'en; si tu n'étais pas né le pire des hommes, tu aurais été un fripon et un flatteur.
APÉMANTUS.—As-tu encore de l'orgueil?
TIMON.—Oui, j'en ai de ne pas être toi.
APÉMANTUS.—Et moi de n'avoir pas été un prodigue!
TIMON.—Et moi d'en être encore un à présent. Si tout ce que je possède était renfermé en toi, je te permettrais d'aller te pendre; va-t'en.—Que la vie d'Athènes entière n'est-elle dans cette racine! je la dévorerais ainsi!
(Il mange une racine.)
APÉMANTUS, lui offrant quelque chose.—Tiens, je veux améliorer ton repas.
TIMON.—Commence par améliorer ma société; va-t'en.
APÉMANTUS.—Je vais améliorer la mienne en m'éloignant de toi.
TIMON.—Elle ne sera pas améliorée[22], elle ne sera que rapiécée; du moins je le souhaite.