LE POÈTE.—Je rêve à l'ouvrage que je lui dirai avoir préparé pour lui. Il faut qu'il en soit lui-même le sujet. Ce sera une satire contre la mollesse de la prospérité, et un détail des flatteries qui obsèdent la jeunesse et l'opulence.

TIMON, à part.—Faut-il aussi que tu fasses le rôle de fripon dans ta propre pièce? Châtieras-tu tes propres fautes sur le dos des autres? Va, écris, j'ai de l'or pour toi.

LE PEINTRE.—Mais cherchons-le: nous péchons contre notre fortune, quand nous pouvons faire quelque profit et que nous arrivons trop tard.

LE POÈTE.—Vous avez raison; quand le jour nous sert, et avant le retour de la nuit aux coins obscurs, trouvez ce dont vous avez besoin à la libre lumière qui vous est offerte; allons.

TIMON, à part.—Je vais vous joindre au tournant.—Quel dieu est donc cet or, pour être adoré dans des temples plus vils et plus abjects que les lieux où l'on nourrit les porcs? C'est toi qui équipes les flottes et qui sillonnes l'onde écumante; toi qui attaches l'hommage et le respect à l'esclave. Sois donc adoré, et que tes saints soient récompensés par tous les fléaux de n'obéir qu'à toi!—Il est temps que je les aborde.

(Il s'avance vers eux.)

LE POÈTE.—Salut, noble Timon.

LE PEINTRE.—Notre ancien et digne maître.

TIMON.—Aurais-je assez vécu pour voir enfin deux honnêtes gens?

LE POÈTE.—Seigneur, ayant souvent éprouvé vos libéralités, ayant appris votre retraite et la désertion de vos amis dont les natures ingrates.... Oh! les âmes détestables! le ciel n'a pas assez de fouets.... Quoi! envers vous! dont la générosité, comme l'astre du ciel, donnait la vie et le mouvement à tout leur être; je me sens hors de moi; je ne connais point d'expressions assez énergiques, pour revêtir de ses vraies couleurs, leur énorme ingratitude.