TITUS.--Doucement, doucement.--Voyez avec quelle activité elle tourne les feuillets! aidez-la: que veut-elle trouver? Lavinia, dois-je lire? Voici la tragique histoire de Philomèle, qui raconte la trahison de Térée et son rapt; et le rapt, je le crains bien, a été la source de tes malheurs.
MARCUS.--Voyez, mon frère, voyez: remarquez avec quelle attention elle considère les pages!
TITUS.--Lavinia, chère fille, aurais-tu été ainsi surprise, violée et outragée, comme l'a été Philomèle, saisie de force dans le vaste silence des bois sombres et insensibles? Voyez, voyez!--Oui, voilà la description d'un lieu pareil à celui où nous chassions (ah! plût au ciel que nous n'eussions jamais, jamais chassé là!); il est exactement semblable à celui que le poëte décrit, et la nature semble l'avoir formé pour le meurtre et le rapt.
MARCUS.--Oh! pourquoi la nature aurait-elle bâti un antre si horrible, à moins que les dieux ne se plaisent aux tragédies?
TITUS.--Donne-moi quelques signes, chère fille.--Il n'y a ici que tes amis.--Quel est le seigneur romain qui a osé commettre cet attentat? Ou Saturninus se serait-il écarté, comme fit jadis Tarquin, qui quitta son camp pour aller souiller le lit de Lucrèce?
MARCUS.--Assieds-toi, ma chère nièce.--Mon frère, asseyez-vous près de moi.--Apollon, Pallas, Jupiter ou Mercure, inspirez-moi, afin que je puisse découvrir cette trahison.--Seigneur, regardez ici.--Regarde ici, Lavinia. (Il écrit son nom avec son bâton, qu'il tient dans sa bouche et qu'il conduit avec ses pieds.) Ce sable est uni; tâche de conduire comme moi le bâton, si tu le peux, après que j'aurai écrit mon nom sans le secours des mains. Maudit soit l'infâme qui nous réduit à ces expédients!--Écris, ma chère nièce, et dévoile enfin ici ce crime que les dieux veulent qu'on découvre pour en tirer vengeance: que le ciel guide ce burin pour imprimer nettement tes douleurs, afin que nous puissions connaître les traîtres de la vérité!
(Lavinia prend le bâton dans ses dents, et, le guidant avec ses moignons, elle écrit sur le sable.)
TITUS.--Lisez-vous, mon frère, ce qu'elle a écrit? Rapt, --Chiron,--Démétrius.
MARCUS.--Quoi! quoi! ce sont les enfants dissolus de Tamora qui sont les auteurs de cet abominable et sanglant forfait!
TITUS.--Magne dominator poli, tam lentus audis scelera? tam lentus vides. [17]