LE ROI, à Bertrand.--Eh bien! jeune Bertrand, prends-la; elle est ta femme.
BERTRAND.--Ma femme, sire? J'oserai conjurer Votre Majesté de me permettre, en pareille affaire, de m'en rapporter à mes propres yeux.
LE ROI.--Ignores-tu donc, Bertrand, ce qu'elle a fait pour moi?
BERTRAND.--Je le sais, mon bon roi; mais j'espère ne jamais savoir pourquoi je dois l'épouser.
LE ROI.--Tu sais qu'elle m'a relevé de mon lit de maladie.
BERTRAND.--Mais faut-il, seigneur, que vous me fassiez descendre parce qu'elle vous a relevé? Je la connais très-bien; elle a été élevée aux frais de mon père. La fille d'un pauvre médecin être ma femme! Que plutôt l'opprobre efface mon nom pour toujours!
LE ROI.--Tu ne dédaignes en elle que son nom; je puis lui en donner un autre. Il est bien étrange que notre sang à tous, qui pour la couleur, le poids et la chaleur, mêlé ensemble, n'offrirait aucune trace de distinction, prétende cependant se séparer par de si vastes différences. Si elle possède toutes les vertus, et que tu ne la dédaignes que parce qu'elle est la fille d'un pauvre médecin, tu dédaignes donc la vertu pour un nom? Ne fais pas cela: quand des actions vertueuses sortent d'une source obscure, cette source est illustrée par le fait de celui qui les accomplit. Être enflé de vains titres et sans vertus, c'est là un honneur hydropique. Ce qui est bon par lui-même est bon sans nom; et ce qui est vil est toujours vil. Le prix des choses dépend de leur mérite, et non de leur dénomination. Elle est jeune, sage, belle; elle a reçu cet héritage de la nature, et ces qualités forment l'honneur. Celui-là mérite le mépris et non l'honneur, qui se prétend fils de l'honneur et qui ne ressemble pas à son père. Nos honneurs prospèrent, lorsque nous les faisons dériver de nos actions plutôt que de nos ancêtres. Le mot seul est un esclave suborné à des tombeaux, un trophée menteur sur tous les sépulcres; et souvent aussi il reste muet sur des tombes où la poussière et un coupable oubli ensevelissent d'honorables cendres. Qu'ai-je besoin d'en dire plus? Si tu peux aimer cette jeune personne comme vierge, je puis créer tout le reste: elle et sa vertu, c'est sa dot personnelle; les honneurs et les richesses viendront de moi.
BERTRAND.--Je ne puis l'aimer, et je ne ferai pas d'efforts pour y parvenir.
LE ROI.--Tu te fais injure à toi-même, en hésitant si longtemps sur ce choix.
HÉLÈNE.--Sire, je suis heureuse de vous voir bien rétabli: qu'il ne soit plus question du reste.