CRESSIDA.—Souhaité, seigneur? Les dieux le veuillent! ô seigneur!

TROÏLUS.—Qu'ils veuillent quoi? Où tend cette jolie apostrophe? quel limon ma douce dame aperçoit-elle dans la source de notre amour?

CRESSIDA.—Plus de limon que d'eau pure, si ma crainte a des yeux.

TROÏLUS.—La crainte fait un démon d'un chérubin; jamais la crainte ne voit la vérité.

CRESSIDA.—L'aveugle crainte, quand la raison clairvoyante la guide, marche d'un pas plus sûr que l'aveugle raison, qui, sans crainte, trébuche. En craignant le dernier des malheurs, on s'en préserve souvent.

TROÏLUS.—Ah! que ma belle Cressida ne conçoive aucune alarme! Dans toutes les scènes de l'amour on ne représente point de monstre[40].

Note 40: [(retour) ]

Allusion aux théâtres d'alors.

CRESSIDA.—Non? ni rien de monstrueux?

TROÏLUS.—Rien, si ce n'est nos projets. Lorsque nous faisons voeu de verser des torrents de larmes, de vivre au milieu des flammes, de dévorer les rochers, d'apprivoiser les tigres, croyant qu'il est plus difficile à notre amante d'imaginer des épreuves assez fortes, qu'à nous de triompher des travaux qu'elle nous impose; voilà, madame, ce qu'il y a de monstrueux dans l'amour: c'est que la volonté est infinie, et que le pouvoir est borné; le désir est immense, et l'exécution esclave des limites.

CRESSIDA.—On dit que les amants jurent d'exécuter plus de choses qu'ils ne peuvent en accomplir, et cependant qu'ils tiennent en réserve un pouvoir qu'ils n'emploient jamais, jurant de faire dix fois plus qu'un homme et n'accomplissant pas la dixième partie de ce que fait un homme. Ceux qui ont la voix des lions et la lâcheté des lièvres ne sont-ils pas des monstres?