CRESSIDA.—Dites à paraître vaincue; mais j'étais vaincue, seigneur, depuis le premier coup d'oeil que je... Pardonnez-moi... Si j'en avoue trop, vous deviendrez tyran. Je vous aime à présent; mais jusqu'à présent, pas au point de n'être pas maîtresse de mon amour.—Ah! d'honneur, je ne dis pas vrai; mes pensées étaient comme des enfants sans lisière, devenus trop mutins pour obéir à leur mère.—Voyez comme nous sommes folles! Pourquoi ai-je bavardé? Qui sera discret pour nous, lorsque nous ne pouvons pas nous garder le secret à nous-mêmes? Mais, quoique je vous aimasse bien, je ne vous recherchais pas, et cependant, je le jure, je souhaitais alors être un homme, ou bien que les femmes eussent le privilége qu'ont les hommes de parler les premiers. Mon ami, dites-moi de me taire, car dans l'enchantement où je suis, je dirai vivement des choses dont je me repentirai après. Voyez, voyez: votre silence, adroit dans sa discrétion, surprend à ma faiblesse le secret le plus profond de mon âme.—Fermez-moi la bouche.

TROÏLUS.—Je le veux bien (il l'embrasse), quoiqu'il en sorte une douce musique.

PANDARE.—C'est fort joli, en vérité.

CRESSIDA.—Seigneur, je vous en conjure, pardonnez-moi. Je n'avais pas l'intention de demander un baiser. Je suis honteuse.—O ciel! qu'ai-je fait?—Pour cette fois, je veux prendre congé de vous, seigneur.

TROÏLUS.—Congé, chère Cressida?

PANDARE.—Congé! Oh! si vous prenez congé avant demain matin...

CRESSIDA.—Je vous en prie, permettez-moi...

TROÏLUS.—Qui est-ce qui vous importune, madame?

CRESSIDA.—Seigneur, ma propre compagnie.

TROÏLUS.—Vous ne pouvez pas vous fuir vous-même.