ULYSSE.—Je n'ai pas d'objections à la proposition, elle est familière; mais je m'étonne des conséquences qu'en tire l'auteur. Dans le développement de ses preuves, il démontre que l'homme ne possède rien en maître (quelles que soient ses richesses extérieures et intérieures) jusqu'au moment où il les communique aux autres; par lui-même il ne leur connaît aucun prix qu'après qu'il les a vues emprunter leur forme et leur valeur de l'approbation de ceux auxquels elles s'étendent: ainsi la voix est répercutée d'une voûte sonore; ainsi une porte d'acier placée en face du soleil reçoit et renvoie son image et sa chaleur. J'étais plongé là dedans, et j'en ai fait sur-le-champ l'application à Ajax; il est encore ignoré. Mais ô ciel, quel homme c'est! un vrai cheval qui porte un trésor qu'il ne connaît pas. O nature, que de choses qui sont viles à nos yeux, et qui deviennent précieuses par l'usage! Que de choses, au contraire, si fort estimées et qui sont d'une mince valeur! C'est demain que nous verrons par un exploit que le hasard du sort a fait tomber sur lui, Ajax devenu célèbre. O ciel, que de choses font quelques mortels, tandis que d'autres les laissent faire! Combien d'hommes se glissent dans le palais de la Fortune inconstante, tandis que d'autres font les idiots sous ses yeux! Ainsi un homme prospère aux dépens d'un autre, dont l'orgueil se repaît de lui-même dans une molle indolence! Il faut voir les chefs grecs! Ils frappent déjà sur l'épaule du lourd Ajax comme s'il avait le pied sur la gorge du brave Hector et si la fameuse Troie s'écroulait.
ACHILLE.—Je crois ce que vous dites là, car ils ont passé près de moi comme feraient des avares devant un mendiant; ils ne m'ont adressé ni une bonne parole, ni un regard. Quoi! mes exploits sont-ils oubliés?
ULYSSE.—Le Temps, seigneur, a sur son dos une besace, où il jette les aumônes qu'il va recueillant pour l'Oubli, qui est un géant, monstre d'ingratitude. Ces aumônes sont les bonnes actions passées; dévorées presque aussitôt qu'elles sont accomplies, oubliées dès qu'elles sont finies: la persévérance seule, cher seigneur, entretient l'honneur dans son éclat; avoir fait, c'est être passé de mode et suspendu à l'écart, ainsi qu'une cotte d'armes rouillée dans une décoration ridicule. Prenez le chemin qui s'offre à vous, car l'honneur voyage dans un défilé si étroit, qu'il n'y peut passer qu'un homme de front avec lui: gardez donc le sentier. L'émulation a mille enfants, qui se suivent et se pressent l'un l'autre. Si vous cédez, et que vous vous rangiez de côté hors de la route directe, semblables au flux qui entre dans le port, ils se précipiteront tous ensemble et vous laisseront derrière; vous resterez comme un brave cheval de bataille tombé au premier rang, et qui, foulé par l'arrière-garde, reste gisant et écrasé sous les pieds. Ainsi ce que les autres font dans le présent, quoique au-dessous de vos exploits passés, les surpassera nécessairement; car le Temps ressemble à un hôte du grand monde, qui serre froidement la main à l'ami qui s'en va, et qui, les bras étendus, comme s'il voulait prendre son vol, embrasse le nouveau venu. Toujours l'arrivée sourit, et l'adieu soupire en s'en allant. Oh! que la vertu ne cherche jamais la récompense de ce qu'elle a été. Beauté, esprit, naissance, force du corps, mérite des services, amour, amitié, bienfaisance, tout cela est le sujet du temps envieux et calomniateur. Un trait commun de la nature fait du monde entier une seule famille; tous, d'un accord unanime, prisent les hochets nouveaux, quoiqu'ils soient faits et formés avec les choses qui ne sont plus, et donnent plus de louanges à la poussière qui est un peu dorée qu'à l'or pur couvert de poussière. L'oeil présent admire l'objet présent; ainsi ne t'étonne pas, héros illustre et accompli, si tous les Grecs commencent à adorer Ajax: les objets en mouvement attirent bien plus la vue que ce qui ne remue pas. Tous les cris s'adressaient jadis à toi; ils te suivraient encore et pourraient te revenir encore si tu ne voulais pas t'ensevelir tout vivant, et enfermer ta réputation dans ta tente, toi dont les glorieux exploits, dans ces derniers combats encore, firent descendre de l'Olympe les dieux jaloux et ennemis, et rendirent le grand Mars séditieux.
ACHILLE.—J'ai de fortes raisons pour rester retiré dans ma tente.
ULYSSE.—Mais les raisons qui condamnent votre retraite sont encore plus puissantes et plus dignes d'un héros. On sait, Achille, que vous êtes amoureux d'une des filles de Priam.
ACHILLE.—Ah! on le sait?
ULYSSE.—Et cela doit-il vous étonner? La Providence qui, dans un État bien gouverné, connaît presque chaque grain d'or de Plutus, trouve le fond des plus insondables profondeurs; elle va se placer à côté de la pensée, et comme les dieux, elle dévoile celles qui sont muettes encore dans leur berceau. Il est dans l'âme d'un État un mystère où n'ose jamais pénétrer l'oeil de l'histoire, et qui a une opération, une influence plus divine que la voix ou la plume ne peuvent l'exprimer. Toute la correspondance que vous avez eue avec Troie nous est aussi parfaitement connue qu'à vous-même, seigneur; et il siérait beaucoup mieux à Achille de terrasser Hector que Polyxène; mais ce qui affligera le jeune Pyrrhus resté dans vos foyers, c'est, lorsque la renommée ira sonner la trompette dans nos îles, de voir toutes les jeunes Grecques chanter en dansant: Achille a séduit la soeur du grand Hector, mais notre illustre Ajax a bravement terrassé Hector. Adieu, seigneur, je vous parle en ami; un fou glisse sur la glace que vous devriez rompre.
(Ulysse sort.)
PATROCLE.—Je vous ai donnée le même conseil, Achille. Une femme impudente et masculine n'inspire pas plus de dégoût et de mépris qu'un homme efféminé au moment de l'action. Et moi, on me blâme de cela; les Grecs s'imaginent que c'est mon peu d'ardeur pour la guerre, et votre grande amitié pour moi, qui vous retiennent ainsi. Ami, réveillez-vous, et bientôt le faible et folâtre Cupidon détachera de votre cou ses bras amoureux, et vous le secouerez loin de vous comme le lion secoue de sa crinière une goutte de rosée.
ACHILLE.—Est-ce qu'Ajax combattra Hector?