Note 44: [(retour) ]
Citation de quelque ancienne ballade.
TROÏLUS.—Cressida, je t'adore d'un amour si pur que les dieux bienheureux, comme s'ils étaient jaloux de ma passion plus fervente dans son zèle que la dévotion que respirent pour leurs divinités des lèvres glacées, te séparent de moi.
CRESSIDA.—Les dieux sont-ils sujets à l'envie?
PANDARE.—Oui, oui, oui; en voilà la preuve bien évidente.
CRESSIDA.—Et est-il vrai qu'il me faille quitter Troie?
TROÏLUS.—Odieuse vérité!
CRESSIDA.—Quoi? et Troïlus aussi?
TROÏLUS.—Troie, et Troïlus!
CRESSIDA.—Est-il possible?
TROÏLUS.—Et si soudainement que la cruauté du sort nous ravit le temps de prendre congé l'un de l'autre, brusque tous les délais, frustre avec barbarie nos lèvres de la douceur de s'unir, interdit violemment nos étroits embrassements, étouffe nos tendres voeux à la naissance même de notre haleine laborieuse. Nous deux, qui nous sommes achetés l'un l'autre au prix de tant de milliers de soupirs, nous sommes forcés de nous vendre misérablement après un seul soupir fugitif et imparfait! Le temps injurieux, avec la précipitation d'un voleur, entasse pêle-mêle et au hasard tout son riche butin. Nous nous devons autant d'adieux qu'il est d'étoiles dans le firmament, tous bien articulés, et scellés d'un baiser: eh bien! il les amoncelle tous en un seul adieu vague, et nous réduit à un seul baiser affamé, gâté par l'amertume de nos larmes.