LVIII.--Oh! quel spectacle c'était de la voir s'avancer en cachette vers le fantasque jeune homme, et d'observer les couleurs changeantes de ses joues, comme le rouge et le blanc se détruisaient l'un l'autre! la pâleur enfin y domine; mais de temps en temps ses yeux lancent des flammes comme s'il passait un éclair dans le ciel.

LIX.--Le voilà devant lui, et il est assis, comme le ferait une amante timide, elle s'agenouille; avec une de ses belles mains elle relève sa toque; l'autre douce main caresse ses joues vermeilles. Ces joues délicates reçoivent l'impression de cette tendre main comme la neige fraîchement tombée garde toute empreinte.

LX.--O quelle guerre de regards se déclara alors entre eux! Les yeux de Vénus implorent ceux d'Adonis, qui la regardent comme s'ils ne la voyaient pas. Ses yeux le conjurent encore, mais ses regards dédaignent ses prières. Toute cette pantomime est expliquée par les larmes que les yeux de Vénus répandent comme ceux d'un choeur de tragédie.

LXI.--Elle le prend doucement par la main: c'est un lis enfermé dans une prison de neige, ou une main d'ivoire dans un cercle d'albâtre tant l'amie est blanche qui presse sa blanche ennemie. Cette lutte charmante entre celle qui veut et celui qui ne veut point ressemblait aux ébats de deux colombes argentées qui se becquètent.

LXII.--Bientôt l'interprète des pensées de Vénus reprend: «O toi, le plus beau de tous ceux qui se meuvent sur le globe de la terre! que n'es-tu ce que je suis, et moi un homme; mon coeur intact comme le tien, et ton coeur atteint de ma blessure! Pour le prix d'un doux regard, je t'assurerais mon secours lorsque la pâte de mon corps pourrait seule te sauver.

LXIII.--«Rendez-moi ma main, dit Adonis: pourquoi la pressez-vous?»--«Demande-moi mon coeur, dit-elle, et tu l'auras, ou rends-le-moi de peur que ton coeur inflexible ne l'endurcisse; une fois endurci, de tendres soupirs ne pourraient plus le pénétrer; les sanglots de l'amour me trouveraient insensible, parce que le coeur d'Adonis aurait endurci le mien!»

LXIV.--«Fi donc! s'écrie-t-il; laissez-moi et laissez-moi aller. Le plaisir de ma journée est perdu: mon cheval a fui, et c'est par votre faute que j'en suis privé. Je vous en prie, quittez-moi, et laissez-moi seul ici: car tout mon souci, toute ma préoccupation, toute mon idée, c'est de reprendre mon cheval à cette jument.»

LXV.--Vénus lui répond: «Ton palefroi t'abandonne comme il le doit aux douces ardeurs du désir. L'amour est un charbon qu'il faut refroidir, sinon il met tout le coeur en feu. La mer a des bornes, mais le profond désir n'en a point: ne sois donc pas surpris si ton coursier est parti.

LXVI.--«Comme il avait l'air d'une rosse, attaché à un arbre, esclave soumis à des rênes de cuir! Mais, dès qu'il a vu la cavale, noble prix de sa jeunesse, il a dédaigné sa honteuse servitude, secoué de son col arqué ses misérables liens, et il a affranchi sa bouche, sa croupe et son poitrail.

LXVII.--«Après avoir vu sa bien-aimée nue dans sa couche, montrant à ses draps une nuance plus blanche que le blanc, quel est celui dont les yeux avides n'inspirent pas à ses autres sens le désir d'une égale jouissance? quel est l'homme assez lâche pour ne pas avoir le courage de s'approcher du feu quand il fait froid?