XLVIII.--Que lui importe maintenant son cavalier irrité qui l'appelle, ses flatteurs «holà» ou ses cris «arrête-toi, entends-tu?» Que lui importent les rênes et la pointe aiguë de l'éperon, son riche harnais et son caparaçon brillant? Il voit celle qu'il aime et ne voit qu'elle; seule elle plaît à ses orgueilleux regards.
XLIX.--Voyez le tableau où un peintre aurait voulu surpasser son modèle, en peignant un coursier bien proportionné; son art lutte contre l'oeuvre de la nature, comme si les morts pouvaient l'emporter sur les vivants. Ce même coursier était au-dessus d'un coursier ordinaire par ses formes, son courage, sa couleur, son allure et sa vigueur.
L.--Sabot arrondi, articulations courtes, fanons velus et longs, large poitrail, oeil grand, tête petite, naseaux bien ouverts, encolure haute, oreilles courtes, jambes fortes et déliées, crinière claire, queue épaisse, croupe arrondie, peau fine, il avait tout ce qu'un cheval doit avoir, excepté un fier cavalier sur son dos orgueilleux.
LI.--Quelquefois il s'éloigne et de là il regarde avec surprise, puis il bondit au mouvement d'une plume. Bientôt il se prépare à défier le vent: et on ne sait plus s'il court, où s'il vole. Le vent siffle entre sa crinière et sa queue, soulevant les crins qui se déploient comme des ailes emplumées.
LII.--Il regarde celle qu'il aime et lui adresse ses hennissements; elle lui répond comme si elle devinait sa pensée. Fière, comme le sont les femmes, de se voir recherchée, elle feint le caprice, fait la cruelle, repousse son amour, dédaigne l'ardeur qu'il éprouve, et répond par des ruades à ses amoureuses caresses.
LIII.--Alors, triste et mécontent, il baisse sa queue qui, telle qu'un panache flottant, prêtait une ombre bienfaisante à sa croupe en sueur. Il frappe du pied et mord dans sa rage les pauvres mouches. La cavale, voyant sa fureur, se rend plus complaisante, et sa colère est apaisée.
LIV.--Son maître impatienté va pour le ressaisir, lorsque soudain la cavale indomptée, pleine de terreur et craignant de se voir saisie s'enfuit rapidement; le cheval la suit et laisse Adonis. Tous deux, comme égarés, se dirigent vers le bois, et dépassent les corbeaux qui cherchent à voler plus vite qu'eux.
LV.--Essoufflé de sa course, Adonis s'assied, maudissant son coursier impétueux et indomptable. Voici de nouveau une bonne occasion qui s'offre à l'amour malheureux d'obtenir le bonheur qu'il implore: car les amants disent que le coeur a trois fois tort quand il est privé du secours de la langue.
LVI.--Un four que l'on ferme n'en est que plus brûlant; une digue ne fait qu'augmenter la fureur d'un fleuve: on en peut dire autant d'une douleur cachée: la liberté de la parole calme le feu de l'amour; mais, quand l'avocat du coeur est muet, le client se meurt, son affaire est désespérée.
LVII.--Il la voit venir, et recommence à rougir, de même qu'un charbon mourant que le vent rallume. Il cache son front irrité avec sa toque, et se tourne vers la terre d'un air chagrin, sans prendre garde à elle, bien qu'elle soit tout près: car il ne saurait la regarder avec des yeux favorables.