Alors, un rugissement sortit du sein de l’acteur ; il empoigna d’une main frémissante ses cheveux en sueur et s’écria, très Boulevard-du-Crime :

— Malédiction ! Je suis damné !

Vive sensation. Je m’enfonçais mon mouchoir dans la bouche pour ne pas pouffer ; un hideux sourire voltigea sur les traits du boche Albert Wolff, et les valets de pied eux-mêmes se tordirent.

… En ce temps-là, Silvain incarnait Mathan dans Athalie, panne classicobiblique qu’il enlevait tambour-mathan, sans négliger pour si peu ses occupations d’oiseleur subtil et de pisciculteur consommé, non plus que ses fonctions de mécanicien sur le petit vapeur qui portait sa célébrité d’amiral d’eau douce de Mantes à Nogent.

Un de ses plus assidus commensaux, Armand Silvestre, l’a noté sans rancune : « Il n’est aucun de nous, les poètes ses amis, qu’il n’ait tenté de noyer dans la Seine ».

Si ce tragédien naufrageur s’avérait, pour les porte-lyre qui fréquentaient sa maison de campagne, un redoutable metteur en Seine, il ne me jugea digne, moi, infime prosateur, que d’une immersion dans un affluent de son fleuve favori, plongeon effectué à l’aide d’un simple bateau à rames.

Date inoubliable ! C’est la veille de la première du Prince d’Aurec que ce moderne Carrier s’efforça de me rayer du nombre des vivants. « Je rame comme personne », assurait-il. Comme personne, effectivement. En quelques coups d’aviron, son canot avait la quille en l’air et moi la tête en bas, dans la Marne. On me repêcha ; on m’affubla, pendant que mes vêtements séchaient, d’une jupe et d’un corsage appartenant à la compagne (peut-être morganatique) de Silvain, la chanteuse anglaise qui sopranisait : « Si vous havez rien à me daïre ». Encarnavalé de la sorte, je promenai mes rêveries sur le bord de la rivière qui avait failli m’engloutir…

Un chuchotement de voix étouffées mit mon songe en fuite ; redescendu sur terre je m’aperçus soudain qu’une foule curieuse se pressait autour de moi, une foule d’indigènes en train de contempler avidement cette femme à barbe dont la vue ne coûtait rien. Effrayé par ce succès inattendu, je me réfugiai dans la villa de Silvain avec une hâte qui jeta ses habitants dans la jubilation. Armand Silvestre, surtout, torchonnait vigoureusement ses yeux de topaze brûlée d’où coulaient des larmes heureuses.

Pourtant, il était d’un caractère plutôt grognon, cet auteur gai ! Je me le rappelle renfrogné — un trop petit nez au retroussis populacier dans une face bourrue salie par une barbe en désordre — geignard, jaloux du succès de ses confrères, et surtout blessé au vif, inguérissablement, par le renom de « rigolo » que lui assuraient, parmi les voyageurs de commerce, les gaillardises dont il emplissait le Gil Blas.

Gaillardises ? Le mot est insuffisant. Au vrai, ces grossiers récits de « Toto Laripète », ces histoires de corps de garde prodiguées par « Lekelpudubek », finissaient par verser dans la scatologie. N’insistons pas sur ce conteur à gaz.