N’insistons pas davantage sur le goût manifesté par cet adorateur du dieu Crepitus et de la Vénus Callipyge pour les dondons ventripotentes ainsi que mégalofondamentales.
Dans sa maison d’Asnières, de quatre heures du matin à midi, sans jamais prendre un jour de repos, il entassait feuillets sur feuillets, toujours à court d’argent pour alimenter ses nombreux ménages, bien que sa basse littérature lui rapportât des sommes élevées.
A dessein de se faire pardonner par les lettrés cette prose commerciale, dont il détestait qu’on lui parlât, Armand Silvestre limait avec application des strophes d’un mysticisme malingre, « strophuleuses », si l’on peut dire, qu’il se désolait de voir bafouées par les jeunes, tous hostiles à ces bondieuseries sans conviction, religiosité en « Christocale » selon le mot de Chose… ou de Machin peut-être.
Chez Silvain, ce jour-là, je parlais à cet ex-polytechnicien (car il appartint à l’Ecole comme Sully Prud’homme, Marcel Prévost, Michel Corday, Estaunié, etc.), des préférences qu’il accordait, en ses écrits, aux grosses dames confortablement capitonnées. Je réussis à l’exaspérer. Il me cria : « Mais je place au-dessus de tout la gracilité tanagréenne ! Vous ne me croyez pas ? La preuve, c’est que ma meilleure amie est mince comme une liane, vous la connaissez ; c’est Madame A… ».
Tout à trac, il me lâcha le nom d’une chanteuse effectivement aussi maigriotte que son autre amie, Madame Cl. L… était grassouillette. Elle était mariée (Elle l’est encore). La goujaterie de cette révélation me suffoqua.
— Hé bien, fis-je pour toute réponse, vous qui prétendez toujours que Wagner était un mufle avec les femmes !
Car, en ce temps-là, wagnérien militant, j’enrageais des incessantes attaques dirigées au nom du lyrisme toulousain par ce librettiste de Joncières et de Coquard, Dioscures de la platitude, contre le Titan de Bayreuth. Debussy ne m’avait pas encore démontré l’urgence de libérer l’Art français, l’art des Couperin et des Rameau, captif de la Muse germanique, « l’écrasante matrone » stigmatisée par Aurel.
Et puis, on ignorait les cubistes musicaux dont les cuisantes trouvailles relèguent dans le domaine du pompiérisme ce que nous regardions alors comme des hardiesses, par exemple la série d’intervalles de septième réalisée par le ténor et le soprano dans le duo de Tristan. Pauvre Wagner, aujourd’hui décrété « fadasse » par ces acrobates éphémères que vont bientôt remplacer de nouveaux sauteurs, car un clown chasse l’autre.
Bah ! Laissons dire. Ils restent splendides, l’Hymne tristanesque du Désir inassouvi dont l’Ouvreuse, documentée par son vieux complice Alfred Ernst, célébrait le lyrisme lyriquement : « Des tendresses palpitent, des fièvres s’allument, une confusion de douleur et de ravissement, de désirs, d’appels, d’étreintes, grandit, lente et formidable, sous les ondes toujours renouvelées de la mélodie… »
Et les Meistersinger ! En dépit du sâr Joséphin Péladan, contempteur de cette œuvre « trop gaie » et de Camille Bellaigue qui, trop féru du joli pour aimer le beau, lui reprocha l’absence de rythme ( !) et de tonalité ( !), quel wagnérien, même converti aux doctrines modernes, resterait insensible à la rêverie de Sachs dans la nuit où flotte la senteur grisante des jasmins ? Et le finale populaire… Quand j’entendis pour la première fois, jaillissant à l’apparition du poète, cette grandiose floraison vocale qui monte, s’élargit, se balance, « Wach auf »… ah ! Dieu ! mon vieux cœur en frémit encore !