Victor Hugo prétendait admirer Shakespeare comme une brute. J’aime Wagner comme un garde républicain, oui, le garde républicain du Cirque d’Eté qui, un dimanche, au promenoir, tourneboulé par le prélude de Tristan me confia : « Monsieur, quand j’entends ça, je me fous à rêver ».
… A Bayreuth, ce n’était pas trop de toutes ces splendeurs pour faire accepter aux pèlerins l’abomination de la camelote wagnérienne entassée dans les vitrines ; Ferdinand Hérold contemplait, horrifié, des pantoufles-Parsifal où le père de Lohengrin, au point croisé, s’agenouille devant la sainte Lance ; Maurice Renaud, baryton inégalé, acheta une pipe commémorative portant, sur le fourneau, un portrait du maître entre deux mentions ; en haut : Richard Wagner ; en bas : injutable.
Plus odieuse encore, la suffisance germanique, faite d’orgueil et d’ignorance, convaincue (malgré l’affirmation contraire nettement proclamée par le maître) que des cerveaux latins, par conséquent superficiels, ne pourront jamais comprendre la profondeur de la musique allemande. Cette morgue niaise, qui sévissait dans tout le « Reich », n’épargnait pas Wahnfried, domaine de Mme Cosima Wagner — maigre visage austère, illuminé d’intelligence, grand nez en anse… ce qu’un irrespectueux fumiste (ne me demandez pas son nom) appelait « l’anse de Bülow ».
Cocasse Wahnfried ! Portier d’opérette en uniforme vert, feutre calabrais et boucles d’oreilles ; quatre cents portraits du compositeur cachant les murs ; scènes du « Ring » ignoblement peintes, orgue américain à tuyaux dorés d’un goût… chicagrotesque ; et puis, au buffet, sardines à l’huile et fraises servies sur la même assiette !
Pour une artiste de goût comme Mlle de Ahna, qu’épousa plus tard Richard Strauss, combien de chanteuses s’affublaient de costumes invraisemblables ! Je vois encore la stupeur du sympathique Jacques Durand, le grand éditeur de musique, contemplant au deux de Parsifal l’opulente Materna qui arborait, pour interpréter la magicienne Kundry, une affolante toilette de soirée à la mode d’il y a 35 ans. Le peintre Clairin ricanait : « Elle a oublié son éventail ! »
En juillet 1892, Bayreuth représentait Tannhaeuser, pour faire rougir les Français, très nombreux cette année, du crime commis par leurs pères, siffleurs de Wagner sous le Second Empire… Delicta majorum immeritus lues… A Wahnfried, une amie de la comtesse Gravina entreprit de me persuader que cette œuvre de jeunesse (1845) était aussi belle que Tristan. Je lui ris au nez. Alors, l’agaçante mélomane se rabattit sur l’exécution, prétendant que nul orchestre au monde n’en pouvait donner une aussi magistrale, aussi impeccable, aussi…
— Ce n’est pas mon avis, interrompis-je, le nez plein de moutarde. Que Grüning détonne alors que, terrassé par le repentir, il chante étendu tout de son long par terre, cela prouve seulement que la position du ténor couché n’est pas favorable à la bonne émission de la voix, mais l’orchestre, votre fameux orchestre ! Les trombones, hier, ont mugi le thème des Pèlerins si lentement que les violons, effarés, en ont saboté leur dessin descendant…
— Och ! fit-elle, c’est vrai… Mais je ne croyais pas qu’un Français cette faute remarquer pouvait !
— Sans blague ? mais dans mon pays, Madame, nous sommes tous comme ça.
Mon chauvinisme cherrait un peu.