En dépit de mes affirmations tranchantes, la France comptait un fort lot d’irréductibles (qui a dû grossir depuis la guerre), butés comme les manifestants lohengrincheux qui tapagèrent dans la rue en mai 1887 et en septembre 1891, toujours prêts, au nom d’un patriotisme fourvoyé, à dépecer le plus innocent passage du Ring, comme des bêtes cruelles, sans autre forme de procès.
Feu Henry Maugis a même composé, sur ces animaux pleins de rage, une fable dont, malheureusement pour la littérature française, je n’ai retenu que le titre : Le loup et l’anneau (du Nibelung).
Sans manifester contre la Tétralogie aucune hostilité préconçue, Mlle Amélie Bouchaut, plus connue sous le nom de Polaire, me parut toujours, en dépit de ses études musicales prolongées, au Café-Concert, réfractaire — comme une brique — à la musique de Richard Wagner.
On n’a jamais pris au sérieux le chapitre de Claudine s’en va dans lequel cette frémissante artiste, de passage à Bayreuth, opine que l’Œuvre d’Art de l’Avenir, pfutt, « Y a pas de quoi se taper le derrière par terre » et que, du reste, Van Dyck, le « gonze poilu » chargé du rôle de Parsifal lui a bel et bien chipé un jeu de scène. Cependant, les auteurs du roman n’ont guère exagéré… En tous cas, voici un souvenir personnel :
En 1902, l’Opéra annonçait Siegfried, presque inconnu en France. Comme on s’arrachait les places, Polaire me déclara que sa présence, à cette solennité artistique, s’imposait. Je l’emmenai donc dans le monument Garnier, où elle pénétrait pour la première fois de sa vie. A son entrée, toutes les jumelles convergèrent vers elle qui ne parut pas s’en apercevoir. Henri de Curzon haussa légèrement les épaules. Elle s’assit et le rideau se leva.
Un instant divertie par le rythme saccadé du chant, presque parlé, de Laffite, Mime pittoresquement cauteleux, la créatrice de Claudine aux Bouffes-Parisiens éprouva bientôt (comme les « quat’z’hommes accompagnés d’un caporal » de la chanson) les indéniables symptômes d’un embêtement général. Elle lutta vaillamment, mais pendant la scène de la Forge, elle me confia, d’une voix découragée :
— Vrai, Willy, ce que ça dure, cette histoire-là !
— C’est beau…
— Peut-être, mais il y en a trop ! La seule chose qui me console, c’est de penser à la téterre que doit faire le pauvre type qu’on chahute dans ce panier.
— Quel type ? Quel panier ?