Il lâchait volontiers des axiômes que son gras accent levantin bonifiait encore : « Jè suis un Baudèlaire avec plus de couleur ».
Aujourd’hui, les écrivains d’Action française exaltent ce grec dont l’iconoclaste Renée Dunan attaque « l’effarante banalité ». Jadis, même désaccord parmi les critiques.
Sur son compte, les opinions divergeaient bizarrement alors que Barrès voyait dans Moréas (première manière) « un sauvage assemblant ses colliers de guerre » et Huysmans une « poule de Valachie picotant des verroteries multicolores », Charles Maurras le saluait comme un des vainqueurs des grands barbares blancs, restés anonymes chez Verlaine, mais qu’il baptisait lui : « Rosetti, Swinburne, Shelley, Ibsen, Tolstoï, etc. ». Et Camille Mauclair haussait les épaules devant les vers ( ?) de vingt pieds commis par Moréas qui se vantait d’allonger l’octosyllabe primitif « jusqu’où la nécessité musicale en décidera… ». O subjectivisme périlleux ! O arbitraire !
A propos de métrique, un souvenir, vous permettez ?
Quelques jours avant de blesser en duel Rodolphe Darzens, Moréas me lut un de ses poèmes, en alexandrins réguliers, dont j’ai oublié le sujet et le titre. Il lisait admirablement. Je le complimentai comme il sied. Ensuite :
— Pourquoi donc as-tu glissé, parmi ces alexandrins, un vers d’onze pieds ?
— Un hendécasyllabe ? Tu es fou ?
— Pas fou du tout ! Tu as écrit « Oiseaux fabuleux, oiseaux bleus, oiseaux roses… » Compte sur tes doigts.
Il devint vert (c’était sa façon de pâlir), réfléchit longuement, le front plissé ; puis, rasséréné, il clama son vers revu et augmenté : « Oiseaux miraculeux, oiseaux bleus, oiseaux roses ».
Il avait repris sa superbe coutumière et tortillait sa moustache noire.