Cet académicien est invulnérable. Il a pu bondir sur une scène de théâtre, ceint d’un yatagan, enturbanné de pierreries, des anneaux d’or aux oreilles et, dans cet accoutrement d’une couleur locale indoubitable, jeter les alexandrins de son Nana-Sahib, personne n’a trouvé ce poète ridicule.

Je l’ai vu, arpentant à grandes enjambées la galerie supérieure du Kursaal d’Ostende et, de là, cambré dans une redingote qui ne réussissait pas à l’embourgeoiser, laisser tomber sur un auditoire de baigneurs, où dominait le Boche, des paradoxes enflammés, d’illusoires plans de conquêtes orientales dont il prêtait à Napoléon Ier l’aventureuse folie ; il n’était pas ridicule.

Il n’est pas ridicule non plus, Saint-Sébastien des Annales politiques et littéraires, transpercé par les regards de trois cents fillettes, hypnotisées dès qu’il leur barytonne à pleine gorge les vieilles chansons de France.

Critique dramatique en province, il eut l’imprudence d’écrire d’une dame qui chantait mal : « Elle chante mal ». Furibonde, elle l’attendit à la porte du théâtre et le gifla. Le lendemain, il était souriant et publiait dans son journal un cartel désopilant : « Madame, je vous demande une réparation par les… charmes : nous irons sur le terrain, nus jusqu’à la ceinture ; les corps à corps ne seront pas interdits, non plus que l’usage de la main gauche, etc., etc. » Et la virago fut amplement ridicule.

De tout temps, le sexe fort — c’est les dames que je veux dire — s’est regimbé contre la critique, âprement ; que l’on se souvienne de Louise Collet (née Revoil) se précipitant sur Alphonse Karr, le couteau à la main… Récemment, Madeleine Carlier, rayonnante d’orgueil, répétait « J’osai frapper José Frappa ».

A moi-même, chétif, il advint d’encourir les fureurs d’une artiste du Théâtre de Genève, la dame Purnode, si ma mémoire est fidèle, manquant de talent à un tel point que les bravos salariés de ses « romains » ne pouvaient faire illusion à personne. Après une navrante représentation de Thaïs, obsédé par cette bouche de poisson pâmé, d’où ne sortaient que d’insaisissables sons, je la traitai, dans mon compte-rendu, de « carpe éolienne ».

Furieuse, elle s’embusqua dans un couloir obscur et, lorsque je passai sans méfiance à sa portée, d’un revers de main vindicatif elle fit voler mon monocle en l’air, au risque de m’éborgner.

— Décidément, opinai-je, en ramassant le cristal orbiculaire, elle ne peut rien faire sans le secours de la claque.

Et Montégut, du Petit Parisien, qui passait par Genève en revenant d’Allemagne, ajouta, avec ce coquin d’accent provençal que j’aime tant : « Hé bé, fiston, toi qui la prétendais laide, elle t’a tout de même tapé dans l’œil ! »

Si nous revenions à l’ami Richepin qui possède un torse d’écuyer et le mépris du cant dira t’on. Avant Jean Bouchor, des malingres ont voulu ridiculiser son amour des exercices physiques ; ils ont échoué. C’est merveille de le voir exécuter les tours de force que lui enseignèrent des bohémiens au cours de ses vagabondages juvéniles. Prodigieux de souplesse, il prouve également l’agilité de sa dialectique en informant les philistins tentés de mépriser ses acrobaties que, toutes, elles nous viennent de l’Antiquité. Il écrase les objections sous un vase étrusque exposé au Louvre ; il éclaire son raisonnement à l’aide d’une fresque de Pompéï ; il ferme la bouche de son interlocuteur avec un texte irréfutable d’Aulu-Gelle.