Dans les bureaux de Comœdia, devant Jules Renard au sourire pincé, à dessein de convaincre mon incompétence que les Anciens connaissaient déjà le foot-ball, Richepin me récita deux pages de Galien décrivant avec une stupéfiante exactitude anticipée les péripéties d’une mêlée, j’allais écrire d’un « scrummage ». Et, pour m’achever, il lança de sa voix métallique l’amusante protestation geignarde d’un joueur de « Harpastum » dont une bagarre vient d’endommager le cou :

Oimoi, kakodaimôn, ton trachélon ôs échô !

— Vous vous rappelez bien, vieux Willy, ce vers d’Antiphane ?

— Heu, heu, vaguement…

Un de ses amis, comme lui ancien élève de l’Ecole Normale, mais tombé dans la politique, Camille Pelletan, imitait ses prouesses gymniques d’assez loin, à l’époque où, ministre, il abreuvait d’avanies les grands chefs de la marine, en dépit des petites affiches manuscrites placardées dans les couloirs du ministère par des mains anonymes : « Soyez bon pour les… amiraux ».

Beaucoup moins entraîné que le Touranien, le désorganisateur de la flotte française était néanmoins parvenu, grâce à sa persévérance et à la patience de Richepin, à « faire le crapaud », ce qui consiste, comme chacun sait, à passer les deux jambes en arrière, par dessus les épaules, puis à les croiser en ramenant les pieds sous le menton.

Certain soir qu’il s’ennuyait, chez lui, Camille Pelletan s’avisa de se déshabiller complètement, pour faire le crapaud tout seul, sans son professeur. Il y réussit trop bien ! Malgré d’énergiques efforts, il ne parvint plus à décrocher ses pieds, noués comme une cravate, pour les ramener à leur position normale. Angoissé, l’acrobate occasionnel appela au secours. Sa bonne accourut, regarda, les yeux exorbités, ce phénomène et s’enfuit en poussant des clameurs d’épouvante. On dut mander un médecin pour remettre en place, non sans peine, les jambes du « crapaud » qui, pendant cette opération, sacrait à grand fracas (les imprécations de Camille !).

Honteux et confus de cette mésaventure, prophétisée par le spirituel Mérinos dans une nouvelle savoureuse, Pelletan jura qu’on ne le reprendrait plus à risquer de telles fantaisies, dangereuses dès qu’on a un peu de ventre.

CHAPITRE IX

L’académicien Frédéric Masson demande qu’on me fusille. — Le compositeur Roze chez Jean Lahor. — Les dîners de Judith Gautier, wagnérienne. — Un frère de Victor Hugo à Charenton. — Liszt chez Mme Erard.