Pendant la guerre, pour avoir confessé que je restais partisan « inchangé » de la musique wagnérienne, j’ai reçu plusieurs lettres où l’on me disait, entre autres douceurs « Si vous aimez Wagner, c’est que vous êtes un sale boche ». Puissamment raisonné ! Alors, si j’aime le thé, je suis un sale Chinois ?

En 1914, l’académicien Frédéric Masson, — on eût dit le colonel Ramollot assez gris pour s’être trompé d’uniforme — réclama patriotiquement, dans l’Echo de Paris, le peloton d’exécution pour tous les wagnériens en général et pour moi en particulier.

J’aurais pardonné cette opinion à l’extravagant collectionneur de bretelles napoléoniennes dont Camille Mauclair — étrange ! étrange ! — a célébré un jour la courtoisie ( ?) si, dans le même article, il n’avait eu le culot de déclarer le rondouillard Noël d’Adam supérieur à… Parsifal ! Ces fétides propos me montèrent au nez et malgré les objurgations d’Henry Simon, son directeur et mon ami, pour qui l’habit vert est « Tabou », j’accrochai au derrière de ce vieux schnock des invectives de choix dont il eut l’imprudence de se montrer marri. Lors, je récidivai, dansant de joie, car le mot de Gavarni reste vrai : « Les marris me font toujours rire ».

En dépit des épitres comminatoires et des articles baveux je continuai de vénérer le titan de Bayreuth dont (en certaines occasions) la musique, aujourd’hui encore « me prend comme une mer ». Et Debussy lui-même n’a pu me guérir complètement de ce qu’il tenait pour une maladie mortelle. Certes, un charme invincible émane des tendresses dont Pelléas enveloppe Mélisande aux longs cheveux ; je le subis, mais il n’efface pas les amours anciennes. Et la volupté aiguë des accords de neuvième dont s’enivrent dangereusement ces enfants aux perversités presque innocentes ne peut abolir, en mon cœur fidèle, le souvenir du cor de Siegfried jetant, à travers le mouvant rempart des flammes magiques l’allègre défi de sa fanfare.

Ce Wagner, m’objectaient des lecteurs assidus, mais ballots, ce Wagner, vous oubliez donc qu’il est Allemand ? Pas le moins du monde. S’il avait pu naître à Paris et l’aigre Saint-Saëns à Leipzig, ça me ravirait. Malheureusement on ne m’a pas consulté…

D’ailleurs je ne pousse pas l’amour du « Tondichter » jusqu’à chérir ses « épigones », pour parler comme les Allemands qui se rappellent leurs études grecques ; il y a, dans nombre de villes germaniques, des chefs d’orchestre et des compositeurs hypowagnériens qui rééditent les formules du maître jusqu’à plus soif ; confections niaisement adroites, auxquelles je préfère n’importe quelle inspiration personnelle de Massenet, voire de Puccini.

Sur ce point, André Cœuroy me donne raison et quand j’ai l’assentiment d’André Cœuroy, je me fiche du reste.

Hélas ! Que j’en ai vu mourir des jeunes drilles, intoxiqués par ce vénéneux génie ! L’un d’eux était le compositeur anglais Roze, fils de la chanteuse Mary Roze dont la carrière fut brillante. Musicien fort instruit (rara avis) il manquait totalement de rosserie (rarissima avis) mais aussi d’invention. A Londres, quelques années avant la guerre, cet homme aimable tint à me jouer le premier acte de sa Jeanne d’Arc, opéra désolant et désolé où tous les personnages pleuraient à l’envi ; rien que dans le prologue, on répandait assez de larmes pour éteindre le bûcher de Rouen qui échauffa le talent poétique de MM. Péguy, François Porché, Schiller, etc.

Bien entendu, il voulut connaître mon avis sur sa production. Après quelques circonlocutions courtoises, poussé à bout par son insistance, je finis par lui dire :

— A quoi bon faire chanter à la Pucelle d’Orléans des mélodies de Gounod sur des harmonies de Tristan ?