Il réfléchit un instant. Puis, avec une bonhomie désarmante, il me demanda :
— I say, Willy, est-ce que vous aimeriez préférablement mieux des mélodies de Tristan sur des harmonies de Gounod ?
Ce brave Roze, pour rendre service à un ami qui projetait d’écrire « une grosse volume » sur Bizet, récoltait avec soin toutes les anecdotes relatives à son musicien favori, surtout les fausses. Je l’entends encore, dans le square frais et verdoyant de Kensington Garden, me conter, avec une candide émotion, qu’avant d’entrer au Conservatoire le futur auteur de Carmen fut examiné par Meifred : tournant le dos au piano l’enfant nomma sans une seule erreur tous les accords frappés par le professeur qui avait soin de les choisir dans les tonalités les plus éloignées…
— Et finalement, concluait l’excellent Roze, professeur Meifred admiratif disait : « Bravo, my boy, vous entrerez un jour dans la Institut ».
Je n’eus pas le courage de détromper mon interlocuteur en lui apprenant que cette manière de dictée musicale est de pratique courante dans les classes de solfège, sans parler de l’enseignement raffiné donné par les Jaques-Dalcroze et les Jean d’Udine, dont les élèves réalisent, en se jouant, de véritables tours de force ; je rappellerai qu’au cours de ses réceptions hebdomadaires, le docteur Cazalis soumettait sa fille à cette bénigne épreuve, chaque fois qu’un visiteur entrait dans le salon de la rue Herran. Il en entrait beaucoup.
(Dans d’autres salons, j’ai vu d’autres enfants des deux sexes, accomplir les mêmes menues prouesses. Si l’Institut devait récompenser de si minces exploits, on devrait agrandir considérablement la bâtisse antique et solennelle qui fait l’ornement du quai Malaquais).
Le précité docteur aimait la musique depuis que Saint-Saëns lui avait emprunté une pincée de pentamètres pour servir d’argument à sa Danse macabre, poème symphonique avec xylophone obligé, suggérant le bruit des squelettes entrechoqués : « Zig, et zig, et zag, la Mort en cadence ».
Il aimait également la poésie (je ne sais s’il aimait la médecine). Sans être aussi crevants que ceux de Léon Dierx… les seuls dont Mendès ne craignait pas de célébrer les discutables splendeurs, certain que nul ne pourrait les lire jusqu’au bout, les vers de Cazalis, signés « Jean Lahor », s’avéraient d’une beauté plutôt soporifique. Il fallait néanmoins feindre de les admirer, sous peine d’encourir les gronderies d’un vieil ami de la maison, qui lavait la tête des frigides trop lents à s’extasier.
Lahor ni son grondeur ne nous rendaient heureux.
Le jour que je l’amenai chez Cazalis, Raymond Roze ne manqua pas de flétrir, dos à la cheminée, l’ineptie du public parisien assez balourd pour n’avoir point compris, en 1872, la musique de l’Arlésienne. Il riait, croyant à une fumisterie, quand je lui disais que la faute incombait au compositeur.