Rien de plus vrai, cependant ! Une partition de scène trop réussie ne s’accommode pas de la demi-perception des auditeurs partagés entre la compréhension du dialogue et l’appréciation du décor musical : il faudrait des cerveaux fortement organisés pour opérer la dissociation nécessaire à l’intelligence du double texte, puis la synthèse permettant de goûter l’accord de ces éléments d’émotion.

— Roze, mon vieux Roze, répétais-je, soyez indulgent aux auditeurs simplistes du Vaudeville, pas fichus de recevoir simultanément dans l’oreille droite les « préciosités » (comme disait Reyer) de la prose d’Alphonse Daudet et, dans l’oreille gauche, les fines trouvailles harmoniques de Bizet. Contempler le Nord de l’œil gauche et le Sud de l’œil droit, ça s’appelle loucher ; la première exécution de l’Arlésienne n’aurait pu réussir que devant des gaillards atteints de strabisme auditif.

— Willy, old chap, vous êtes un phénoménal type, répondait Roze, imperturbable.

Et il continuait à fumer sa pipe courte, bourrée d’un « navy-cut » qui sentait le pain d’épice.

Souvent, il me demandait de le « tuyauter » sur Liszt, auquel il comptait, vaguement, que son ami consacrerait une volume « encore plus grosse » que celle de Bizet.

… Liszt, je l’ai vu, trois ou quatre fois, pas davantage, mais Judith Gautier m’a souvent, très souvent, donné sur lui des détails qu’elle seule connaissait, détails si curieux que je n’ose les reproduire tous — par pudeur.

Bonne Judith, que de confidences elle laissait ruisseler dans son petit appartement de la rue Washington, trop encombré de bibelots pour que la domestique osât le balayer à fond !

Elle vivait là — au no 39, je crois — en compagnie d’un hollandais amorphe, voix de chapon, barbe teintée d’acajou, le gros compositeur ( ?) Benedictus dont on n’entendait jamais une note de musique. Personne ne s’en plaignait.

Chaque dimanche, autour de la table copieusement servie (mortadelle, loukoum, olives noires, ananas, pickles, anchois, sucreries variées), se serraient des dîneurs invités au hasard, je pense, ou qui s’invitaient eux-mêmes, peintres hongrois, boulevardiers anonymes, membres de l’Ambassade de Chine, certains assez décoratifs, d’autres remarquables par leurs décorations plutôt que par leur décorum, nombreux, en tous cas, à indigner Despréaux dont le sybaritisme exigeait que l’on fût à l’aise « assis en un festin ». Parfois, Judith quêtait des renseignements :

— Dites donc, Willy, ce petit gros assis entre Paul Hillemacher et le comte François de Chevilly, qui est-ce donc ?