Malgré son culte pour Wagner, elle ne pouvait s’empêcher de reconnaître qu’il en usait cavalièrement avec l’auteur de la Faust Symphonie.
— Papa, gouaillait-il, ces verrues que tu as sur la figure c’est laid !… Tes femmes aimaient ça, autrefois ?
Liszt souriait, sans répondre.
Un jour, on attendait, pour se mettre à table, le maître en train de composer. Un quart d’heure se passa. Une demi-heure. Cosima Wagner se dépensait en anecdotes, en considérations esthétiques, pour remplacer le gigot qui, sûrement, se racornissait à la cuisine.
Brusquement, Wagner entre, les yeux flamboyants, le visage empourpré, encore tout plein du dieu :
— Papa, je viens de te chiper un motif pour mon Wotan, la, fa, ré, si, ré, ré, mi, fa (5 bémols, of course, ou deux dièzes).
— Je te remercie, Richard. Au moins c’est un thème de moi qui sera sûr de passer à la postérité.
Cela fut dit si spontanément, avec un élan si convaincu, que Wagner, ému soudain, se jeta dans les bras de Liszt. Jolie scène touchante que les Allemands gâtèrent en l’applaudissant à grand fracas, comme au théâtre. Ah ! peuple geschmacklos !
De sa voix monotone, Judith rappelait aussi qu’appelé à l’asile de Charenton, dans l’espoir que sa musique réussirait à calmer certains sujets dangereusement agités, Liszt s’assit au piano, plaqua un accord… Des sonorités affreuses s’échappèrent… Un dément avait méchamment désaccordé l’instrument préparé pour l’illustre visiteur. En un instant, cette cacophonie surexcita jusqu’au délire la foule des aliénés qui se mirent à hurler de joie en dansant autour du virtuose interdit : « Liszt est fou ! Liszt est fou ! »
Un de ceux qui gesticulaient et vociféraient était le frère aîné de Victor Hugo « Eugène, vicomte H… » écrivait le poète, qui tenait à lui donner ce titre auquel il n’avait aucun droit non plus qu’au blason des Hugo de Lorraine, également annexé par ce démocrate ami du panache, descendant, en réalité, de Joseph Hugo, menuisier à Nancy.