… La dernière fois que je vis Liszt, ce fut à la Muette, où Mme Erard donnait en son honneur une grandissime soirée musicale, artistique, mondaine, d’ailleurs encombrée de politiciens qui n’avaient rien à y faire, depuis Jules Simon (gestes bénisseurs, mais sourire madré), jusqu’au duc de Broglie, arborant cet air désagréable que les reportages du Gaulois qualifient « distinction aristocratique ».
On regardait beaucoup un vieux monsieur à figure ravagée, criblé de décorations au point qu’il ne pouvait remuer sans que l’on entendît sur sa poitrine un petit cliquetis d’ordres brinqueballants. Vu cette orgie de crachats étrangers, chacun le croyait un diplomate sud-américain. Le chroniqueur Scholl, les yeux pochés, les bajoues tombantes, regarda, à travers son monocle narquois, l’excessive noirceur du système pileux de l’inconnu qui, vexé, lui dit d’un air rosse :
— Vous ne rajeunissez pas, mon bon ami Aurélien.
— Que voulez-vous, gouailla le vieux Bordelais, nous noircissons, mon pauvre Vitu, nous noircissons.
Atteint douloureusement par ce coup de boutoir, le critique dramatique du Figaro, pour se donner une contenance, effila d’un geste dégagé, mais imprudent, ses moustaches d’ébène qui, aussitôt, mâchurèrent son gant blanc de façon irrémédiable : il y eut des sourires. Le chauve Lamoureux, ravi, cessa de lancer des coups d’œil rageurs à son rival, le chevelu Colonne (prénommé Juda, non Edouard). Et Forain, qui portait toute sa barbe en ce temps-là, mâchonna « Musée de Teinture », ce qui fit rire aux larmes mon copain et collabo — mais oui ! — Gabriel Pierné, blondin, l’air d’un baby.
Pour l’achever, je lui répétai le mot tout frais de Chabrier, sur le compositeur de Mignon, qui, enfoui dans un fauteuil, considérait l’assistance en grimaçant comme s’il avait voulu mordre tout le monde :
— Il y a la bonne musique, il y a la mauvaise musique, et puis il y a la musique d’Ambroise Thomas.
Immédiatement, la définition se mit à courir, comme le furet du Bois-Joli (exquise musique de Bréville) parmi les croque-notes présents qui, tous, s’en délectèrent, depuis cet inoffensif nègre blanc de Francis Thomé, jusqu’au long et solennel Benjamin Godard dont l’immense front romantique semblait sculpté par David d’Angers, mélodiste prolixe, pas méchant homme, mais crevant d’orgueil… Aujourd’hui Reynaldo Hahn cherche à nous convaincre que le sirupeux confectionneur de la Berceuse de Jocelyn regorgeait de génie. Ce toqué sympathique d’Eugène d’Harcourt, déjà, s’y était essayé, sans succès.
Angoissé, je me demandais si tous ces marchands de sons allaient fonctionner ; mais, Dieu merci, trois seulement opérèrent. Ambroise Thomas, Gounod, Liszt, prirent place tour à tour devant le piano à queue (ce n’était pas un Pleyel). J’éprouvai une triple déception.
L’auteur de Mignon accompagna sec, dur, froid, l’inévitable « Elle ne croyait pas… », ténorisé par Talazac avec une telle vigueur que son cou s’enflait comme celui d’un boa avalant des lapins.