Gounod lui succéda sur le tabouret tournant. Théâtral, la tête en arrière, la barbe en avant, les yeux au plafond, il attaqua la ritournelle de « Le soir ramène le silence… » avec un élargissement emphatique, un abus odieux de la pédale, une exagération de sonorité vraiment indécente.

Tous ces défauts, Emile Ollivier, debout dans un coin, les signalait à ses voisins, frétillant d’une verve juvénile qui, chez ce sexagénaire, étonnait ; je le vois encore, nez busqué, menton fort et tête de romain, il ne tarissait pas :

— Quel cabotinage ! Ses poses extatiques, il les répète devant son armoire à glace. Vous allez voir, au contraire, la noble simplicité de Liszt, si éloigné de ce répugnant battage mystique…

Et, tant que le chantre de Faust se fit entendre, l’ancien commissaire de la République de 48 devenu ministre de Napoléon III le déchiqueta — d’un cœur léger.

Enfin, Liszt s’avança, large et mince bouche en fente de tirelire dans une face osseuse, glabre, qu’encadraient, pareils à des planchettes de bois, deux paquets de cheveux plats obstinément rigides. Le comte de Franqueville, grand maître des cérémonies, annonça : « Le maître, mesdames et messieurs, va improviser une csarda ».

D’abord ses longs doigts décharnés errèrent sur les touches comme au hasard, hésitants, on eût dit découragés. Peu à peu, cependant, un thème se précisa, une plainte en sol mineur, relevée d’une altération plutôt prévue de la sensible. Et puis, de grands accords, s’envolèrent. Et puis des arpèges coururent sur le clavier, beaucoup d’arpèges, des bottes d’arpèges. Et puis ce fut tout.

Emile Ollivier, pantelant d’enthousiasme, les yeux fulgurants derrière ses verres de lunettes larges comme des soucoupes, donna le signal des applaudissements qui éclatèrent, si violents, si prolongés, que les pendeloques du lustre s’entrechoquaient.

Puis, désireux d’aérer son exaltation, il sortit brusquement dans le Parc de la Muette qu’il arpenta, silencieux, à longues enjambées, oubliant pour quelques minutes le mot malheureux qui avait écrasé définitivement sa fortune politique, le mot qui… n’oublions pas la chimie littéraire de Bergson… le mot qui semblable à la particule solide tombant dans une solution sursaturée, cristallisa ce que vingt ans d’Empire avaient soulevé de haines et de colères. (Je m’excuse de citer de mémoire).

Tout remué par cette soirée musicale, je réintégrai sagement la maison paternelle pour me coucher dans mon lit virginal, mais, les nerfs en émoi, il me fut impossible de fermer l’œil.

Bah ! comme le disait Fauchois après avoir subi l’Autre Nuit du fâcheux Arnyvelde :