— Enfin ! depuis le temps que je désirais vous connaître ! Quelqu’un qui va être encore plus heureux que moi, c’est Lucy Arbell.
J’aurais préféré ne pas la voir, car, en bonne justice, cette Dulcinée caverneuse ne pouvait m’être très reconnaissante d’avoir écrit dans l’Echo de Paris : « On dirait qu’elle chante dans un verre de lampe ». Mais le moyen de résister ! Le compositeur et Gunsbourg me charrièrent vers le canapé où chacun portait à la triomphatrice sa gerbe d’éloges ; Massenet s’écria, non sans emphase :
— Chère amie, je vous présente le critique musical le plus érudit, le plus impartial, le plus…
Il y eut un froid. Plusieurs anges passèrent. Lucy Arbell me regardait profondément. Enfin elle me tendit la main, disant avec une simplicité assez touchante :
— Monsieur, vos articles m’ont fait quelquefois pleurer.
— Pleurer ? (intervint Massenet, gesticulant). Pleurer ! Ces larmes, mon cher Willy, sont un juste hommage rendu à votre prose toujours émouvante…
Devant cette prestesse rusée, l’actrice haussa légèrement les épaules et ne put s’empêcher de rire. J’en fis autant. Et Gunsbourg, avec un clin d’œil gamin à mon adresse, s’esclaffa plus fort que nous deux.
La réception terminée je m’en fus, tout seul avec mes pensées, regarder sur la Méditerranée aux brisures sans nombre les coulées d’argent que versait la lune. Raoul vint me rejoindre et me dit en riant :
— Il y avait longtemps que je voulais vous réunir, vous et Massenet. Vous êtes tellement faits l’un pour l’autre !
Je ne trouvai rien à répondre et je remontai, tout pensif à travers ces jardins de féerie où la luciole étincelle, où le rossignol s’égosille, paysages irréels, faits, dirait-on, pour illustrer l’Evangile de l’Enfance du Sauveur dont je pense que l’amusant latin mignard doit agacer Paul Cazin, père de Décadi et fervent de la Vulgate : Jesus per sylvam ibat oblectatus cicendularum luce atque lusciniolarum cantu…