— Je vous parie vingt-cinq louis contre cent sous que l’œuvre est de lui.

— Tenu !

Le vieux journaleux retrouve ses jambes de vingt ans pour courir à la Bibliothèque, consulter la partition de Thaïs sur laquelle s’étale, bien entendu, le nom de Massenet et la rapporte triomphalement à Gunsbourg, qui se mord les lèvres pour ne pas pouffer.

Le pari immédiatement réglé, l’heureux gagnant s’en va, lesté d’un billet de cinq cents francs, conter à tout venant son aubaine, et il ajoute : « Tout de même, j’aurais cru le Patron plus au courant que ça de la musique contemporaine… »

Je tiens l’anecdote de Massenet qui la narrait souvent, agité, ressemblant à la caricature tracée par Léon Daudet qui lui en veut toujours d’avoir piteusement emmusiqué Sapho « la mine au vent, l’air inquiet, les cheveux plats rejetés en arrière, les mains dans les poches de son veston, mâchonnant toujours quelque chose qui finissait en compliment excessif… »

Une dame qui avait le visage triangulaire et semblait, en 1900, au dire de la portraitiste Gabrielle Réval, « une adolescente plutôt qu’une jeune femme » bien qu’elle fût mariée depuis sept ans, a écrit de moi, pour blâmer ma mélomanie : « Il aime la musique comme une femme ».

Cette phrase est exacte, à condition de regarder « une femme » non comme un nominatif, mais comme un accusatif. Justement parce que je l’aimais, je bataillais — in illo tempore — contre l’engouement dont bénéficiait le truqueur de Thaïs, j’enrageais de voir César Franck s’user à donner des leçons de piano, tandis que la moindre mélodie de Massenet, éditée chez Heugel, lui rapportait autant de revenus qu’une ferme en Beauce. Et j’avais toujours réussi, quoique fréquentant plusieurs salons où l’on fêtait ce producteur trop heureux, à ne pas lui être présenté. Un soir cependant…

La rencontre eut lieu au Palais de Monaco où le Prince Albert avait invité la presse parisienne, à l’occasion de Don Quichotte que ce grand diable de Chaliapine venait de créer superbement, admiré de toutes les actrices présentes, depuis la haute et belle Paule Andral, jusqu’à la minuscule et affriolante brunette[8] qui scandalisa l’Hôtel de Paris en se crêpant le chignon avec sa cousine pour la possession d’un garçon d’ascenseur, struggle for lift.

[8] Elle a, aujourd’hui, deux filles mariées, dont les corrects époux n’apprendraient pas sans embêtement les frasques de leur belle-mère. Qu’elle compte sur ma discrétion. Paix à ses gendres !

Je ne me défiais de rien. Avec la soudaineté d’un cataclysme, Gunsbourg me précipita dans les bras de Massenet qui s’écria, avec un enthousiasme admirablement joué :