Débutant de lettres qui me lis, des vieux que nous servions connais la différence : l’avaricieux Anatole, le jour qu’il avança trente francs à l’auteur du Livre de Monelle, en fit confidence, sans retard, à son Egérie « la bonne Sous-France », bien sûr qu’elle répandrait l’histoire dans tout Paris, avec ce correctif tartufiant : « N’en parlez pas… Cela pourrait désobliger ce pauvre Marcel Schwob que M. France et mon mari aiment beaucoup. »
… Lorsqu’on exhuma des palimpsestes les tableautins d’Hérondas, je raffolai tout de suite de ce Théocrite populacier dont les Mimes nous ont restitué une antiquité délicieusement familière que le classicisme artificiel et gourmé des professeurs ne soupçonnait pas. Ses « scazons » me ravissaient, alertes, pittoresques, çà et là scabreux — ô le dialogue effronté des jolies acheteuses (des veuves je suppose), marchandant chez le vendeur de bibelots en cuir l’objet de leurs convoitises, l’Ersatz ![10] Par malheur, la prose de Quillard, maladroitement rigide et les approximations d’Almereyda, d’une élégance académique si floue, justifiaient le dicton italien : « Traduttore, traditore. » J’aurais voulu décider Lemaître à nous donner une translation réunissant la pénétration du texte ; le parfum antique, toutes les qualités dont manque douloureusement le « Satyricon » défiguré avec tant de sans-gêne anachronique par la collaboration dégradante de Laurent Tailhade ; je le prêchai longtemps, dans son studio de la rue d’Artois où, enveloppé d’une robe de bure — l’air d’une illustration pour le Roman du Renard — il m’écoutait avec une attention moqueuse, puis :
[10] M. Reinach crut d’abord qu’il s’agissait d’une sorte de chapeau ; mais il se rendit compte, par la suite que le baubôn ne se mettait pas sur la tête.
— Méprisez-moi, mon bon Willy, mais toutes ces machines-là, je trouve que ça ne vaut pas Courteline.
Ce disant, il se frottait les mains, avec cette onction de séminariste dont jamais il ne se défit exactement, les yeux si rieurs que je ronchonnai, exaspéré par cette gaminerie irréductible :
— Vous ressemblez à un vieil enfant de chœur tout fier parce qu’il a liché le vin des burettes !
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La politique, un temps, l’attira, ou mieux le désir de répandre des opinions saines, de purifier l’atmosphère des partis, de prendre contact directement avec le suffrage universel, de devenir le deus ex machina qui, sur le terrain électoral fait la pluie… et le votant. Il multiplia les conférences. Il créa, par toute la France, une agitation féconde. Paul Acker qui l’accompagna quatre mois dans ses exténuantes tournées nationalistes, m’a souvent conté avec quel courage insouciant, voire amusé, il affrontait les plus brutales contradictions, indifférent aux huées, comme aux ruées, des adversaires politiques tentant d’escalader la tribune, et même aux cailloux que lui lancèrent, à Belfort, des filles à soldats excitées par une poignée de juifs allemands naturalisés de la veille…
(Sur ce sujet, il ne tarissait pas, le brave petit Acker, lorrain doux, fin et têtu. Quand il bachotait à Sainte-Barbe, j’étais son correspondant, je l’aimais beaucoup. La guerre l’a pris…).
Malgré les succès qu’elle lui valait, je maintiens que la Politique n’était pas le fait de Jules Lemaître.