Un matin, à neuf heures, son domestique me téléphona que « Monsieur me priait de passer chez lui, d’urgence ». J’envoyai Monsieur au diable, in petto. Neuf heures ! Moi qui noircissais du papier de minuit au lever du soleil, je trouvai la convocation saumâtre. Enfin ! Cocher, 29, rue d’Artois.
Je vis le coquet appartement de l’écrivain encombré d’hommes politiques ; il y avait des électeurs dans tous les coins : il y avait, dans l’antichambre, une délégation des bouchers réactionnaires de la Villette (tout dévoués au comte de Sabran-Pontevès) ; il y avait Mme Barillier, femme du louchebem nationaliste, hypnotisée par un gigantesque phonographe qui vomissait des allocutions patriotiques panachées de Marseillaise. Au milieu de ces gens manifestement étrangers à toute littérature, Lemaître circulait souriant, actif, fort à l’aise.
Après qu’il m’eut, en trois minutes, expliqué ce qu’il désirait de moi, je ne lui cachai pas ma stupéfaction de le voir dans un pareil milieu, à cette heure imprévue :
— J’étais convaincu que vous aussi, comme tous les couche-tard, vous n’étiez pas, avant midi, en pleine possession de vos facultés intellectuelles.
— Bien sûr, mon bon Willy, bien sûr que je ne l’ai pas, cette pleine possession dont vous parlez si élégamment ! Je serais fort empêché, avant les œufs à la coque et la côtelette de mon déjeuner, d’écrire trois lignes honorablement rédigées… C’est pourquoi, me sentant indéniablement pâteux, je reçois, non des lettrés, mais des gens qui se passionnent pour ou contre le gouvernement.
— C’est plus prudent. Et, dites-moi, malgré l’heure matinale, votre intelligence est suffisamment désembrumée pour comprendre tous ces politiciens ?
— Comment donc ! (Un rire silencieux plissa son visage). Ils me trouvent subtil !
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Lors des premières excursions qu’en bon provincial à peine débarqué dans la Capitale il ne manqua pas de faire au Chat Noir — terra incognita — Lemaître entendit fréquemment parler d’une célébrité montmartroise « Lotte » et souhaita la connaître.
Je pus « contenter son caprice » comme barytonne l’obligeant Méphistophélès gounodien, car je voyais souvent cette originale gamine qui habitait rue Bochard de Saron, tout près du vieux compositeur pianophobe Reyer, un appartement si étroit que, pour passer la manche de mon veston, j’étais obligé d’ouvrir la fenêtre.