— Et avant de vous habiller ?
Il espérait la réponse « Je me débarbouille », qui lui eût permis d’étaler sa conférence sur l’utilité des ablutions complètes. Mais, très embarrassé, je me confinais dans un silence qui finit par l’impatienter :
— Voyons, mon garçon, ne restez pas là comme une souche ! Que faites-vous le matin, avant de vous habiller ?
Alors, penaud, cramoisi de confusion, je balbutiai :
— M’sieur, je fais pipi.
Beaucoup d’hommes de lettres, et de femmes aussi, ne se sont pas fripé les méninges pendant leurs années scolaires. Je le tiens de Jacques Mortane qui, honoré de leurs confidences, s’est empressé de m’en faire part, car je l’ai connu tout gosse, avant qu’il songeât à rédiger des revues sportives, avant même qu’il entrât comme secrétaire chez William Busnach, écrivaillon octogénaire, à demi dingo, qui lui donnait cent sous par jour, et des punaises.
A l’en croire, Aurel, au couvent de Saint-Mandé, scandalisait par ses jambes en bas rouges, sous des jupes très courtes, les religieuses à cent lieues de prévoir que cette petite pensionnaire, inquiétante de précocité intellectuelle, deviendrait, ardente féministe, « le berger désespéré d’un troupeau qui refuse de bêler au bonheur », pour parler comme Mme Delarue-Mardrus.
Pendant les études, sous l’œil défiant du pion qui n’encaissait pas l’élève Tessier, celui qui devait devenir le brillant « Dekobra » examinait son cœur au ralenti, son cœur incendié par une chanteuse de café-concert dont il a révélé : « Elle mettait le Pélion de ses 52 ans sur l’Ossa de mon inexpérience » (Ossa ! Pélion ! Et l’on prétend que les montagnes ne se rencontrent pas !).
Le psychologue du Petit Trott qui est très joli et des Centaures qui sont très beaux, André Lichtenberger, s’arrangeait à l’amiable avec son professeur du Lycée de Bayonne pour être malade en même temps que lui quand il faisait trop froid, ou quand il faisait trop chaud, ou quand une partie de pelote réclamait sa présence. « Cela ne m’empêcha pas, ajoute-t-il, de récolter tous les prix de la classe : nous étions un. »