Maurice Legrand, calé en lettres, s’avérait absolument décalé en matière scientifique. Dès que le prof. de math. l’appelait au tableau, ses condisciples de Janson de Sailly murmuraient : « Il va merdoyer à la planche ». Et ils ne se trompaient pas.
A son bachot de philo, on lui demanda : « Parlez-moi des os », ce qui le rendit perplexe ; après quelques minutes de réflexions infructueuses, il esquissa, des deux bras, un geste d’impuissance qui fit dire au questionneur :
— Je vois : les os ne vous inspirent pas… Ils vous intéresseraient davantage si vous étiez chien.
La réflexion n’avait rien de particulièrement génial, mais le candidat la salua d’un sourire courtisanesque, de sorte que l’examinateur, flatté, lui alloua une note suffisante pour le sacrer naturaliste, et chimiste, et physicien par-dessus le marché. Depuis ce jour, Maurice Legrand n’attribue aux diplômes qu’une valeur mystique et les blague volontiers en ses écrits, qu’il signe « Franc Nohain ».
On lit dans les Caractères de La Bruyère (édition G.-A. Masson) « Herriot a le teint frais, le visage plein et les joues pendantes, l’œil fixe et assuré, les épaules larges, l’estomac haut… »
Sur les bancs du lycée Saint-Charlemagne, il épatait déjà ses condisciples, comme il fit ses collègues (pas tous), sur les bancs de la Chambre des députés. Le biographe de Blaise Putois, boxeur, m’assure que le rhétoricien Herriot, chargé de narrer l’entrée d’Isabeau de Bavière[3] à Paris, rédigea sa composition en un « viel françois » dont s’émerveilla toute la classe où se trouvaient Léon Daudet, Camille Mauclair, Paul Claudel, Fortunat Strowski, sans oublier un stagiaire chargé de cours « barbe fleuve, yeux candides », Romain Rolland.
[3] Cette dame fut stigmatisée à l’Odéon par Paul Fort, merle tout de noir vêtu qui siffle avec le même entrain, assurent des thuriféraires, et les vieilles Chansons de France et les bouteilles de vin blanc.
Après tant de grands noms, je n’ose me nommer… Vu l’abondance des matières qu’il fallait s’assimiler, j’étudiais uniquement celles auxquelles je trouvais, à tort ou à raison, quelque attrait, que l’enseignement me fût donné au Lycée Bonaparte-Fontanes-Condorcet, ou au Collège Stanislas, ou à l’Ecole Monge — « une école charmante et pourtant disparue » a soupiré Maurice Renard en enterrant Léo Claretie — dont on se promettait monge et merveilles…
Un excellent professeur de rhétorique, M. Feugère, avait coutume de dire : « Quand je vois vos yeux fixés sur moi attentivement, je songe : — Attention ! Si ce fantaisiste s’intéresse à ce que je dis, c’est que, sûrement, je me suis lancé dans une digression étrangère à mon sujet… »