C’est surtout à la poésie que je m’adonnais avec passion : mes vers français, d’une élégance proprette, se garaient de toute originalité ; je réussissais mieux les vers latins, sans arriver pourtant à la maîtrise du peintre Ferdinand Humbert qui a bien voulu me donner des pièces d’une maestria à faire jaunir d’envie Sannazar et Henry Céard — évidemment cette occupation ne peut qu’exciter le mépris des lascars dont parle Kipling « qui lisent avec leurs coudes et pensent avec leurs bottes ».
Il me souvient d’un devoir développant le thème « … Tout chante dans la Nature »… (Barbe-Bleue). Les hexamètres se suivaient et se ressemblaient, musicaux pour célébrer la Musique universelle. Est et arundineis modulamen amabile ripis…
Ici le professeur sursauta ; blessé dans son misonéisme qui n’admettait rien en dehors du siècle d’Auguste, il blâma modulamen, mot de la mauvaise époque, selon lui, mot sentant son Sidoine Apollinaire. Des protestations s’élevèrent contre l’étroitesse de ce classicisme, si indignées, si convaincues, que le brave homme se mit à rire et passa condamnation.
Malgré l’irrégularité de ces études, je passai mes divers bachots sans douleur. Le précieux Caro que, plus tard, sa caricature (Bellac) du Monde où l’on s’ennuie devait rendre à jamais ridicule, Caro me posa, sur un chapitre de Kant que je connaissais mal, une question que je ne compris pas du tout ; je lui répondis par des considérations prudemment absconses dont il écouta le nébuleux développement sans m’interrompre ; quand je m’arrêtai, à bout de souffle, il prononça simplement « Soit », d’un air si résigné que j’eus du mal à ne pas éclater de rire. Ces jours-ci, en relisant Paludes, je tiquai sur ceci : « Quand un philosophe vous répond, on ne comprend plus ce qu’on avait demandé » et ce paradoxe de Gide, en me rappelant mon examen, me rendit songeur, car, j’en appelle à Jacques Rivière, que faire en lisant Gide, à moins que l’on ne songe ? Pourquoi Himly, professeur d’histoire, m’interrogea-t-il sur Guillaume Tell ? Je n’en sais rien. Je sais seulement qu’à son assertion « après Gœthe, le plus grand poète germanique est Schiller », j’opposai crânement mes préférences pour le cher Henri Heine. Il s’indigna, ce qui ne l’empêcha pas, après une chaude discussion en allemand — que j’aurais du mal à soutenir aujourd’hui — de me gratifier d’une très bonne note, avec cette absolution rehaussée d’un formidable accent alsacien : « Allez et ne bêchez plus ». Ce « bêchez » fit ma joie.
CHAPITRE IV
L’orang Tailhade, Mallarmé et autres. — Sarcey chahuté. — L’inceste au théâtre.
Dans une conférence à l’Atelier, Georges Pioch a récemment évoqué l’époque tumultueuse et si amusante des premiers vers-libristes, des chat-noiristes, des essayistes-wagnéristes, des symbolistes, des cymbalistes, l’époque où les succès de Moréas empoisonnaient cet infect Laurent Tailhade, qui décrétait, jaune d’envie : — « Ce grec est bête comme un ténor », l’époque où vaticinait Charles Morice « coutumier des grandes ambitions rarement suivies d’effets » si j’en crois la Basse-Cour d’Apollon, également dure pour Henry Bordeaux « cher aux charcutières sentimentales », pour Doumic « nullité constipée et rageuse », et pour Félicien Ch… « dont le nom évoque les harengs fumés », l’époque où la représentation d’Ubu Roi fanatisait cinquante pour cent des spectateurs et exaspérait l’autre moitié… si bien que le délicieux Jean de Tinan, partagé entre deux courants d’opinions violemment antithétiques, s’ingéniait à les concilier en applaudissant à grand fracas tout en sifflant comme un merle.
Voici l’une des cent anecdotes égrenées par Pioch :
« … A la répétition générale de La fille-aux-mains-coupées, comme Francisque Sarcey riait insolemment, aux fauteuils d’orchestre, un jeune homme de forte corpulence, le poète oublié Saint-Paul Roux, enjamba le parapet des premières galeries et, se suspendant au-dessus de la tête de l’infortuné critique, il se mit à vociférer : « Monsieur, si vous continuez de rire ainsi, je me laisse tomber sur vous… »
Enthousiasmée par cet héroïsme (sans péril), la foule cracha contre le philistin Sarcey d’effroyables malédictions qui semblaient l’amuser infiniment et auxquelles je ne pris aucune part.