Sauf erreur, Paul Roux, qui se faisait appeler Saint-Pol-Roux-le-Magnifique, simplement, ne connaissait pas le martyre de l’obèse, immortalisé par Henri Béraud ; je le vois plutôt mince, ce poète de la Dame-à-la-Faux qui ne manquait pas de mérite sinon de naturel, l’air d’un pianiste sicilien, yeux noirs, cheveux noirs, pensers noirs, noir comme un dièze.

J’assistais, moi aussi, à cette générale, en mars 1891, mais je n’ai pas gardé un souvenir très précis de Sarcey menacé de recevoir sur la tête les pieds de Damoclès, je veux dire de Saint-Paul-Roux-le-Magnifique.

Au vrai, dans cette grande salle du faubourg Poissonnière, les spectateurs du Théâtre d’Art menaient un tel tapage que ce burlesque incident a pu passer inaperçu.

Les thuriféraires du temps voyaient en l’auteur de la Fille aux mains coupées, Pierre Quillard, le trait d’union « entre le talent plastique d’Ephraïm Michael et la manière rêveuse d’Henri de Régnier ». Ils avaient de bons yeux.

Porteur d’une barbe sévère, ce jeune poète possédait, en outre, un coquin de petit nez rigolo malgré lui, un immense amour pour ces Arméniens chers à Séverine, chers à Gabrielle Réval, chers à d’autres encore, mais que Claude Farrère considère comme le rebut de l’humanité ; une telle haine l’embrasait contre les Turcs, que le grec turcophobe Psichari, gendre de Renan, devant qui je l’entendis expectorer ses théories à Rosmapamon avec une naïveté sanguinaire, en parut gêné. Leur férocité simpliste, genre Ubu, m’amusa beaucoup.[4]

[4] Dreyfusard intensif (comme Ferdinand Hérold auquel il servit de témoin quand je croisai le fer avec le poète de Les Péans et les Thrênes), Quillard m’en voulut de ne pas me ruer au secours du condamné de l’Ile du Diable que je connaissais bien, ayant été, en même temps que lui, lieutenant au 31e d’artillerie, dans la bonne ville du Mans.

Parnassien de première classe, il élaborait des vers, aujourd’hui illisibles, qui ne s’occupaient du naturel que pour le chasser au galop, mais supérieurs, en tous cas, à l’intrigue de sa pièce symbolico-médiévale, oscillant entre le ziste et l’inceste. Figurez-vous une vierge aristocratique, irritée contre son père qu’elle trouvait exagérément tendre et comme envertigé par un « simoun » de désirs coupables, un père inquiétant comme celui de Peau d’Ane (dire qu’on donne ce conte à lire aux enfants !…) ou celui de la princesse Vouzin-Boufflers chère à l’émouvant dramaturge Schopfer, dit Claude Anet, qui a connu intimement cette « fille perdue ». L’incandescent géniteur ayant déposé sur les mains filiales un baiser tendancieux, l’héroïne les faisait couper. Mais elles repoussaient bientôt (c’est comme j’ai l’honneur de vous le dire), de sorte que, pour fêter sa guérison, la jeune personne décidait de se donner du bon temps avec un poète qui s’engageait

A faire vivre, par delà les étendues,

Son nom glorifié sur les cordes tendues.

Les femmes ont toujours adoré la réclame, chacun sait ça.