Le même soir, Paul Franck, qui est devenu mime en vieillissant, alors tout jeunet, tout fluet, tout coquet, jouait un drame cérébral de Rachilde, étrange et puissant, Madame la Mort, avec une artiste dont l’auteur vantait à juste titre « le visage de camélia blanc, irisé d’immenses yeux de rosée pure » et qui épousa le sympathique créateur du Théâtre populaire de Bussang, Maurice Pottecher.
Après les pièces, on récita des vers de Mallarmé. Des hurlements d’admiration s’élevèrent. Tous, sauf le poète de Thulé des Brumes qui méprisait ce brumeux « Calchas pour métèques prosternés », tous acclamaient le maître aux gestes lents de sacerdote : Catulle Mendès bouillonnant d’une exaltation bien imitée ; Léon Dierx qui répandait autour de lui une atmosphère de majestueux ennui ; le dessinateur Verlainien Cazals, si 1830, si féroce et si loyal ; le postillonneur Jean Lorrain gileté d’un arc-en-ciel ; Verhaeren à la chevelure couleur de faro ; José-Maria de Heredia, basané comme un vieux cuir de Cordoue, tous, vous dis-je.
Une souple rousse aux yeux noirs poussait de petits cris d’extase, tout en se repoudrant le nez. Son nom appartenait à l’aristocratie « spontanée » comme a dit Fernand Aubier, parrain de la « circéenne » Yveline de Montry…
Le plus emballé, celui qui transpirait le plus, était Paul-Napoléon Roinard. Le brave cœur ! A coup sûr, le talent ne l’étouffait pas, mais à toutes les manifestations de ce « Théâtre d’Art » fondé et soutenu par Paul Fort (quoique s’en prétende le créateur un insupportable raté, Jules Méry, dit « M’as-tu lu » ex-anarcho grassement appointé par la Maison de jeu de Monte-Carlo), Paul-Napoléon apportait le concours de son zèle infatigable, de ses bourdonnements bien intentionnés et de ses avis lénifiants : l’Abeille du Coche.
Comme je l’ai dit, je ne m’associai pas aux invectives lancées contre Francisque Sarcey, que conspuaient rituellement tous les artistes, ou se croyant tels, de la jeune génération. C’était devenu un sport.
Un jour que Vallès, toujours travaillé par le besoin d’épater la galerie, hurlait dans je ne sais plus quel abreuvoir littéraire : « Il me faut cent mille têtes de bourgeois », Barbey d’Aurevilly répliqua : « Celle de Sarcey me suffira », ce qui fit déborder l’enthousiasme — et les chopes.
CHAPITRE V
Le journal “Lutèce”. — Albert Delpit pleure dans les bras de ma cousine et fait pipi dans son pantalon. — Le pauvre Paul Alexis.
En ce temps-là, je logeais mes élucubrations hebdomadaires et rossardes dans une petite feuille du quartier latin Lutèce, dont Ernest Raynaud (qui était alors commissaire de police), a écrit l’histoire avec une verveuse exactitude. A côté de mes fumisteries brillait la poésie apportée par Verlaine, Moréas, Henri de Régnier, Vielé-Griffin, Gustave Kahn, toute une bande d’écrivains suspects à la bourgeoisie bien pensante.
Malgré cette collaboration étincelante, la renommée de Lutèce ne passait guère les ponts. Cependant, sur la rive droite, je comptais deux lecteurs, deux lecteurs assidus qui suivaient mes articles comme, à l’époque des vendanges, les gamins suivent les voitures chargées de raisins, espérant en chiper quelques grappes.