C’étaient deux hommes de théâtre, qui s’annexaient nombre de mes facéties et les enchâssaient dans leurs revues en les déclarant avec amabilité « impayables » ce qui les dispensa toujours de me les payer.

Un jour, Sarcey reconnut, dans une de leurs pièces, deux ou trois douzaines de mes « trouvailles » — c’est le mot qu’il employa — et les signala. A dater de ce jour, le normalien d’Adrien Hébrard me devint sacré.

Il me prit en amitié. Jamais il ne se formalisa des blagues chatnoiresques dont je lardais son abdomen — j’étais mince, alors (« sottile, sottile », chante le Falstaff de Verdi). Toujours, dans le Temps et le Matin, il traita ce qu’il appelait mes « fantaisies outrancières » avec une indulgence amusée, même quand il ne les comprenait pas. Est-ce à dire que je le tenais pour un artiste ? Point du tout. Il confectionnait ses articles au galop « sans prendre la peine de vérifier son impression fugace, sans s’astreindre à aucune réflexion » a noté Charles Maurras ; sans jamais retoucher ce que lui dictait sa Muse, incontestablement « pedestris », il écrivait (traduisons librement), « comme un pied ».

Mais ses anecdotes m’amusaient, celles, surtout, qui remontaient à 1871. C’était le temps où, pour purifier la France des hontes de l’Empire, la jeune République du 4 Septembre rêvait de tout moraliser jusqu’aux cafés-concerts.

Touché de la grâce, comme les autres, le Casino-Cadet, pince-cœur sans envergure, résolut, lui aussi, de se régénérer. Il en avait besoin. Dispensez-moi de décrire sa galerie circulaire dite « Allée de la Grande-Armée », vu les « vieilles gardes » qui s’y pressaient…

Mandé en toute hâte pour prononcer une conférence moralisatrice, Sarcey accourut dans ce local bizarre et se trouva en présence de trois demoiselles mafflues, d’allure pauvre mais déshonnête, qui, sans soupçonner les transformations salvatrices rêvées par la Direction, attendaient impatiemment l’ouverture du bal. En apercevant le nouveau venu, la plus dodue des trois grasses s’écria :

— Chouette ! C’est toi le nouveau chef d’orchestre, mon gros père ? On va rigoler !

On ne rigola pas, mais Sarcey refusa de prendre la parole et le Casino-Cadet renonça, du coup, à se régénérer.

Un autre levier du relèvement social, plus convaincu encore, était Albert Delpit, penseur truffé de bonnes intentions, cœur droit et esprit faux. Comme il écrivait mal, ce don Quichotte à la Manque, figure longue, allongée encore par une barbiche rouge ! Après je ne sais quelle discussion avec Alphonse Daudet, il lui envoya un ami porteur de ce mot : « J’ai la plus vive admiration pour votre talent, mais non pour votre caractère ». Le père du fougueux polémiste de l’Action Française sourit et répondit au commissionnaire, de sa voix musicale : « Dites-lui que moi, c’est tout le contraire ».

Delpit qui se croyait du génie parce que la « Bévue » des Deux Mondes accueillait son Fils de Coralie et autres mignardises du même tonneau, Delpit faillit en trépasser de rage.