Avant d’atteindre l’âge de raison, Delpit s’était pris de passion pour une charmante fillette, ma cousine Blanche L… (aujourd’hui grand’mère) à laquelle, avec l’entêtement inflexible des enfants, il s’obstinait à redemander, toutes les fois qu’il la rencontrait, l’histoire, toujours la même, du Petit Chaperon Rouge. Et chaque édition de l’inamovible récit arrachait régulièrement au trop sensible gamin des torrents de pleurs.

Un jour, lasse d’être mouillée, la jeune narratrice s’avisa de modifier le dénouement de Perrault — comme firent depuis Gounod et Bruneau mariant, vers minuit, leurs héroïnes de Mireille et du Rêve dont la mort chagrinait les abonnés de l’Opéra-Comique. Auréolée d’optimisme, elle conta :

« … Le loup allait s’élancer sur le Petit Chaperon Rouge, quand, heureusement, un chasseur survint qui tua la bête féroce ; la mignonne enfant fut sauvée. »

Mais le moutard tenait à son désespoir chronique ; rituellement, il éclata en sanglots et s’écria, ruisselant de larmes : « Non, Blanche, tu t’as trompée, y avait pas de chasseurs et le méchant loup a mangé le pauvre Petit Chaperon Rouge… Hu ! hu ! hu !… »

Pendant toute son existence, Delpit écrivit sans relâche et la postérité ne connaîtra de lui ni une ligne de prose, ni un vers, ni un trait d’esprit. Si, pourtant, il prononça un mot drôle à l’âge de trois ans. Aux Tuileries, un accident lui était arrivé, un accident déplorable. Et comme sa gouvernante anglaise l’emmenait, réprobatrice, passant au milieu des nourrices et des bonnes d’enfants, le pauvre Albert, déjà soucieux de l’opinion publique, murmura d’une voix angoissée, sans oser lever la tête : « Miss, est-ce que le monde a l’air de savoir que j’ai eu un malheur dans mon pantalon ? »

Bien entendu, Albert Delpit fut, lui aussi, piqué de la tarentule conférencière. Romancier miteux, il tint à prouver que, chez lui, l’écrivain l’emportait encore sur l’orateur. Il y réussit…

Du moins, il possédait une qualité : le courage. Il mettait l’épée à la main pour une discussion de jeu, pour un heurt maladroit, « pour un louis ou pour un gnon », eût dit Maugis.

Est-il besoin d’ajouter que ce malchanceux maniait l’épée aussi médiocrement que la plume ? Et les armes à feu aussi médiocrement que les armes blanches ?

Lors de son inoffensive rencontre au pistolet avec Paul Alexis, tout le monde s’amusa de la gaucherie des duellistes, sauf les quatre témoins qui appréhendaient de recevoir les balles tirées par leurs empotés de clients.

Infortuné Delpit, gouaillaient les boulevardiers : raté du théâtre, raté du roman, raté même par Paul Alexis !