Mais ce mouvement, quoique se manifestant sur bien des points à la fois, était loin d’être unanime.

A la table de Clovis, les évêques, et saint Remi lui-même, se virent contraints de prendre place près des druides scandinaves. Quand ils entamaient le bénédicité, ceux-ci ne manquaient pas d’y répondre par une libation en l’honneur d’Asa-Thor ou d’Asa-Freyr. Malgré tous les efforts d’un clergé héroïque, infatigable, le polythéisme survivait jusque dans les rangs des nouveaux convertis, qui assistaient dévotement aux processions du culte chrétien en portant leurs idoles et leurs fétiches entre leurs bras, et en faisant le signe de la croix dès qu’ils apercevaient une source ou un arbre consacrés par leur ancien culte. Et quel moyen de les soumettre à l’orthodoxie complète?

La liberté telle que nous l’entendons, telle que nous avons raison de l’entendre aujourd’hui, aurait paru aux yeux d’un Slave ou d’un Teuton une belle femme le cou dans un carcan, et traînant des chaînes à chacun de ses membres. La Germanie, comme les autres contrées du Nord, avait ses lois, ses lois écrites ou non, mais la dignité de l’homme libre consistait surtout à n’en pas tenir compte. L’homme libre abandonnait son pays pour aller guerroyer n’importe où; sa famille, pour aller vivre n’importe avec qui; il en était de même pour lui dans les choses de religion; il se réservait son libre arbitre, le droit de pratiquer à sa manière, et la faculté du mélange.

De cette étrange liberté des cultes, de ces amalgames au choix, il résultait que parmi nos néophytes, beaucoup, sans scrupule aucun, moitié chrétiens moitié païens, se tenaient volontiers à cheval sur la limite des deux religions.

Dans le poëme des Niebelungen, qui, selon nous, n’est qu’une grande épopée scandinave christianisée après coup, nous voyons les gens aller à la messe après avoir dévotement consulté sur leur sort futur les nix du fleuve. C’était là l’image de la Germanie à la première époque du christianisme.

Pour quelques-uns, le baptême, entouré de cérémonies pompeuses, devenait un jeu; pour quelques autres un calcul. Nous empruntons à Ozanam, si bien renseigné sur tout ce qui touche à cette curieuse époque de transition religieuse, l’anecdote suivante.

Un jour, il y avait foule parmi les aspirants au baptême; chacun d’eux, selon l’usage, avait été revêtu d’une robe de pureté, blanche par conséquent, et d’étoffe convenable. Cette parure symbolique était un présent fait par l’Église au néophyte, et que celui-ci devait conserver précieusement comme preuve de sa rédemption. Or, ce même jour, le nombre des robes disponibles étant épuisé, au dernier qui se présenta le prêtre ne put offrir qu’un vêtement, de couleur claire il est vrai, mais en assez mauvais état.

«Qu’est-ce à dire? s’écria le catéchumène en reculant de trois pas; n’ai-je pas droit, aussi bien que les autres, à la robe blanche, et de fine laine encore?» Et, fixant sur le prêtre un regard furibond: «Croyez-vous donc m’en faire accroire? Voilà vingt fois que je me fais baptiser, et jamais on ne s’est permis de m’offrir semblable guenille!»

La naïve franchise de ce brave Teuton nous ferait penser qu’étranger à tout calcul, il se méprenait sur le but véritable du baptême, et n’y voyait qu’une distribution gratuite de vêtements.