«Un jour Marietta, par une belle matinée de printemps, sentit un désir vague et incompréhensible d’admirer la nature de plus près. Son cœur se gonflait dans sa poitrine sous une émotion étrange!

«Poussée moins par un désir qui lui fût propre que par un ordre venu d’en haut, elle ouvrit sa porte et se mit à parcourir une culture enclose d’une haie, près de sa maison.

«Sur la haie s’épanouissait une églantine. Elle s’approcha de l’églantine pour respirer ses parfums; l’attouchement seul de la fleur lui suffit: Marietta devint mère, et quand son fils vit le jour, elle comprit à son orgueil démesuré qu’elle venait de donner la naissance à un dieu!

«Cependant, avertis par leurs prophétesses que cet enfant né d’une vierge et d’une fleur devait un jour les chasser de leur ciel, les autres dieux, ceux du pays et ceux des pays circonvoisins s’étaient assemblés en armes, résolus de les faire périr tous deux pour prévenir la catastrophe prédite.

«Au moment où ils tenaient secrètement conseil, Marietta leur apparut portant son fils entre ses bras, et tous ces dieux, si redoutables naguère, pris d’épouvante, s’enfuirent précipitamment jusqu’au milieu des glaces du pôle, qui se refermèrent pour toujours sur eux.»

Telle est l’histoire de Marietta et de son fils Jésus.

Eh bien, cette naïve histoire, que M. Léouzon le Duc a plus longuement développée dans son remarquable ouvrage sur la Finlande, n’est-elle pas l’esquisse gracieuse du grand tableau homérique présenté par nous au lecteur? Nous n’avons fait que le compléter, grâce à des documents analogues.

Maintenant le christianisme recueille les fruits de la grande journée d’Argentoratum. Plus tard, les dieux vaincus devaient opposer encore sur quelques points une résistance désespérée; mais tout d’abord le triomphe de Marie et de Jésus, peut-être aussi les victoires du roi Clovis, firent de la première lueur du christianisme en Germanie une sorte d’incendie purificateur qui s’étendit rapidement du Rhin au Weser, du Weser au Danube.

Des circonstances étranges parfois y aidèrent. Parmi les Teutons, beaucoup avaient appris, sous l’enseignement druidique, à ne reconnaître qu’un seul dieu, premier point qui les ralliait à la prédication nouvelle; parmi ses noms divers, ce dieu portait celui de Ésus, presque Jésus! D’autres, à l’imitation des Slaves, s’étaient prosternés devant la poignée de leur épée, faite en croix; ils retrouvaient facilement dans la croix un signe de protection et de salut. Il n’est pas jusqu’aux partisans d’Odin qui ne courussent volontiers au-devant du baptême. Ils l’adoptaient en souvenir de ces ablutions régénératrices de l’eau prescrites par leur ancien culte: «Si je veux qu’un homme ne périsse jamais dans les combats, je l’arrose avec de l’eau lorsqu’il vient de naître,» avait dit Odin dans le chapitre runique de l’Edda.

Enfin ce modèle des justes mis à mort par des méchants, le Christ ressuscité, ne leur rappelait-il pas leur dieu Balder? Oui, les temps prédits étaient venus; Balder, l’ancien prisonnier du Nifleim, allait rénover le monde; sous sa nouvelle forme, le dieu rayonnant n’était plus le fils de Frigg; il était le fils de Marie et se nommait Jésus.