Au grand scandale des populations nouvellement converties, au grand dommage de la sainte cause qu’ils étaient censés devoir servir, ces prêtres-soldats transportèrent dans l’Église la vie des camps et des burgs; ils vivaient entourés d’écuyers, de fauconniers et de chambrières, de chevaux et de chiens de chasse; lançant l’oiseau, courant le cerf, faisant bombance, se livrant à tous les excès, et tirant gaillardement l’épée contre quiconque y trouvait à redire.

La guerre rallumée, presque tous reprirent leur cuirasse, restée au vestiaire, sans pour cela renoncer à leurs fonctions ecclésiastiques. Gérold, évêque de Mayence, périt dans un combat contre les Saxons; son fils lui succède au trône épiscopal et, à peine sacré, songe à venger son père. Il court à la bataille, défie le meurtrier de Gérold, le tue, et rentre tranquillement dans Mayence pour y célébrer les saints offices et rendre grâces à Dieu de sa réussite.

Devant ces excès de la violence et des plaisirs mondains, les fidèles demeuraient dans la consternation; l’Église des apôtres commençait elle-même à s’intimider devant l’Église des soldats. Les Saxons reparurent, après avoir décuplé leurs forces par une alliance avec les Scythes et les Scandinaves....

«Mais, va s’écrier le lecteur (je l’entends d’ici!), c’est de l’histoire, même de l’histoire ecclésiastique que vous nous contez là, et non de la mythologie!...

—Je le reconnais, monsieur; aussi ai-je, sur ce terrain de l’histoire, tracé, aussi étroit, aussi court que possible, le sentier indispensable pour me faire regagner les terres de mon domaine?

—Allons, rentrez chez vous, bonhomme!

—Pardon, monsieur, avant de rentrer chez moi, comme vous dites, qu’il me soit permis du moins de glorifier en passant trois hommes appelés alors à sauver le christianisme et avec lui la civilisation, par la plume, par la parole et par l’épée. Ces trois hommes, également grands, également héroïques, sont trois saints aujourd’hui.

—Encore des saints!

—Oui, monsieur; le premier est le pape Grégoire; le second, Boniface le missionnaire; le troisième, l’empereur Charlemagne. Rassurez-vous, je me contenterai de les nommer, dans la crainte de m’engager de nouveau dans une route ardue, aux aspects trop sévères pour moi, vous me l’avez fait comprendre. Cependant, permettez-moi d’ajouter que si la lutte entreprise par ce dernier fut longue et terrible, elle fut glorieuse par-dessus toutes. N’était-il pas merveilleux, dites, de voir la nation des Francs, composée naguère encore d’une agglomération de barbares, s’avancer à la suite de son jeune roi comme la protectrice de Rome, de la civilisation et du christianisme? La massue était devenue bouclier, la baliste s’était faite muraille et rempart.

—Très-bien! d’accord! tout le monde sait cela!