—Mais, le saviez-vous, monsieur? quand les Saxons, dix fois vaincus, eurent reçu le baptême avec leur roi Witikind, quand le Rhin, baptisé lui-même, ne fut plus qu’un fleuve français et chrétien, quand l’Allemagne entière se prosternait devant la croix, un de ses peuples cependant, les Prussiens, ou Pruczi, ou Borussiens, s’obstinait dans son idolâtrie, et devait s’y obstiner pendant des siècles encore? Oui, il en fut ainsi. Les dieux proscrits, réfugiés sur les rives de l’Oder et de la Sprée, revenaient de là, vous le comprenez bien, visiter leurs anciens sectateurs. Ainsi se continuèrent sans fin dans les bas-fonds du monde allemand les croyances mythologiques.... Vous le voyez, monsieur, je suis rentré chez moi.»

Achevons rapidement cette première partie de notre tâche pour arriver enfin à la mythologie moderne, populaire, non moins curieuse, non moins étrange que l’autre.

Pendant la durée du moyen âge, l’Allemagne s’était hérissée de burgs, de donjons féodaux surmontés d’un casque et d’une croix; la croix s’élevait à l’encoignure de toutes les rues de ses villes, dans tous les carrefours de ses campagnes; les plus belles basiliques du monde, d’innombrables couvents se miraient dans les eaux de son fleuve, et cependant au sein de ses campagnes, de ses villes, le long des rivages de son fleuve, les faux dieux pullulaient encore.

Instruit par l’Église à ne plus les regarder que comme des démons, le peuple n’osait leur faire un mauvais accueil. Les démons ne sont pas des hôtes avec lesquels on puisse rompre trop brusquement.

«Dès le huitième siècle du christianisme, dit un de nos savants fournisseurs, les Saxons et les Sarmates, entendant les missionnaires leur parler sans cesse de la puissance redoutable du démon, crurent prudent de lui offrir un culte secret pour le désarmer et même se le rendre favorable. Ils l’appelaient le dieu noir ou Tybilinus; les Allemands l’appellent encore aujourd’hui Dibel ou Teufel

Eh bien, le dieu noir devint pour les peuples germaniques le chef d’armée de leurs dieux proscrits, armée qui devait encore se grossir de plus en plus.

Les princes, les chevaliers, suivis de leurs vassaux, partaient en foule pour la croisade; mais de la croisade, mais de l’Orient, princes et vassaux, en même temps que de saintes reliques, rapportaient la tradition des gnomes, des péris et des ondines.

Irrité de ne plus être dieu, le Rhin, pour se venger des seigneurs évêques, accueillait ces derniers venus comme il avait fait de leurs devanciers. Dans ses eaux régénératrices, les ondines se mêlaient aux tritons et aux naïades; les gnomes s’abritaient sous ses rochers, où ils faisaient bon ménage avec les nains, et au crépuscule du soir, les nymphes, les elfes, les dryades recommençaient à danser sur ses rivages avec les sylphes, les fées et les péris.