Esprits élémentaires des eaux.—Pétrarque à Cologne.—Jugement de Dieu par l’eau.—Des Nixes et des Ondines.—Une permission de dix heures.—L’Ondine au pied blanc.—Toc, toc! hâtez-vous!—Horribles mystères du Rhin.—La cour du grand Nichus.—Nixcobt, le messager des morts.—Ses joyeux tours.—Je me mets à la recherche d’une Ondine.
«En quittant Aix-la-Chapelle, je m’étais arrêté à Cologne, sur la rive gauche du Rhin, toute couverte alors de plusieurs rangs de femmes, troupe innombrable et charmante.... Couronnées de fleurs ou d’herbes aromatiques, les manches relevées au-dessus du coude, elles plongeaient dans le fleuve leurs mains blanches et leurs bras potelés, en murmurant je ne sais quelles paroles mystérieuses que je ne pouvais comprendre.
«J’interrogeai. On me répondit que c’était l’ancien usage du pays. Grâce à ces ablutions, accompagnées de certaines prières, le fleuve emportait avec lui, au courant de ses flots rapides, tous les maux qui, sans cela, vous auraient atteints dans l’année. A quoi, en souriant, je répondis: «Bienheureux les peuples du Rhin, puisque le bon fleuve entraîne vers les contrées lointaines toutes leurs misères! Jamais ni le Pô ni le Tibre ne réussiraient si bien à nous débarrasser des nôtres!»
Ainsi s’exprime Pétrarque dans une de ses lettres familières datée de la veille de la Saint-Jean.
Cette lettre, précieuse autant par sa date que par son contenu, témoigne irréfutablement qu’au quatorzième siècle, dans ce même jour où s’allument les feux de joie en l’honneur des fêtes du solstice, obstinés vestiges de l’ancien culte du feu, le Rhin avait sa part égale dans les hommages populaires.
Par malheur, les chrétiens finirent par en appeler aux éléments, soit de l’eau, soit du feu, comme à une autorité judiciaire.
Ce principe admis que les éléments étant des substances pures devaient naturellement rejeter loin d’eux tout objet impur, dans l’ordalie par l’eau on vous déshabillait, et après vous avoir préalablement lié en croix les mains et les pieds, c’est-à-dire la main droite attachée au pied gauche et la main gauche au pied droit, on vous jetait dans une rivière, dans un cours d’eau quelconque, pourvu qu’il fût profond; surnagiez-vous, déclaré coupable, on vous brûlait vif; plongiez-vous, persistiez-vous à rester au fond de l’eau, on vous reconnaissait innocent, mais vous étiez noyé.
Tel était, selon Henri Heine, le résultat infaillible de cette justice du moyen âge, et le moyen âge en Allemagne, c’était hier.
Il y avait aussi l’épreuve par le pain et le fromage (exorcismus panis hordeacei, vel casei, ad probationem veri), mais le pain et le fromage ne sont pas des éléments. Revenons aux esprits élémentaires des eaux.
Dans le grand mouvement de réaction religieuse qui se fit après Charlemagne, tous les dieux mythologiques des fleuves et des rivières n’avaient pas manqué de se reconstituer, ou à peu près, dans leurs anciens emplois. Le grand Nix ou Nichus, à qui était échu le gouvernement de tous les fleuves de l’Allemagne, n’était rien autre que le ci-devant Niord, un dieu considérable, espèce de Neptune scandinave. Cette importante découverte appartient en propre au savant Mallet-Dupan.