Sans doute ce dieu Niord, à la suite de la déroute d’Argentoratum, était tombé dans le Rhin. On l’y croyait noyé; il n’avait fait que chercher un refuge dans ses cavités les plus profondes, les plus insondables. De là, malgré les décrets des conciles, en dépit de l’anathème chrétien qui atteignait également tous les esprits élémentaires, le grand Nichus avait appelé à lui les divinités subalternes des sources, des étangs, des lacs, des rivières, aussi bien les nymphes du rivage que les monstres difformes, écailleux, qui grouillaient dans les bas-fonds du Rhin; il s’en était fait une escorte, un peuple, une armée. Avec cette armée, il avait envahi les rivages du Necker, du Mein, de la Moselle, de la Meuse, ses puissants tributaires, et maintenait par la terreur les habitants du littoral. Plus d’une fois on l’avait vu pousser ses ravages bien avant dans les plaines, renverser les églises à peine édifiées, et noyer dans ses eaux les déserteurs du culte d’Odin.
Niord était un dieu méchant et d’un affreux caractère. Il avait soumis au joug le plus fantasque, le plus cruel, ses sujets de toutes les classes, et fait du Rhin un enfer des eaux.
C’est dans ce royaume humide et sombre du grand Nichus que nous allons aborder, en tenant moins compte, nous le déclarons, de ses dignitaires que de ses plus humbles sujets ou sujettes, c’est-à-dire les Nixes, les Ondins et les Ondines, race de démons anathématisés, qui, à eux seuls, composent presque toute cette population sous-fluviatile.
Quoi! pauvre Lore, belle fée du Lorelei, vous qui avez préféré la mort au supplice, assez friand d’ordinaire à celles de votre sexe, de rendre tous les hommes amoureux de vous, ne seriez-vous donc aujourd’hui qu’un démon, une puissance malfaisante[1]? Non; de ce côté, l’opinion publique a résisté aux déclarations de l’Église. Pour les Nixes comme pour les Elfes, on admet généralement deux espèces distinctes: les Nixes proprement dites, anciennes divinités païennes, dont on ne saurait trop se méfier, et les Nixes femmes, presque toujours inoffensives, parfois secourables.
[1] Voir le Chemin des Écoliers librairie de L. Hachette et Cie.
A celles-ci nous continuerons de donner ce doux nom: les Ondines.
Les Nixes de la première catégorie prennent volontiers toutes sortes de déguisements pour arriver à leurs fins. On en voit rôder aux abords du fleuve, dans les endroits isolés; quelques-unes ont paru dans les villes du littoral, où elles se faisaient passer pour des étrangères de distinction, ou pour des artistes, généralement de première force sur la harpe. Elles y ont noué des intrigues amoureuses fatales aux galants. D’autres se sont montrées dans les fêtes villageoises, se mêlant à la danse avec une ardeur telle que leurs valseurs, enivrés, entraînés par elles, saisis de vertige, perdant la tête, croyant toujours entendre le bruit des harpes ou des violons, aux trompeurs accords de notes fascinatrices, abordaient la rive du Rhin, et ne reprenaient un instant leurs sens qu’en disparaissant sous les flots.