Trois d’entre eux se placèrent sur son front, deux autres près de chaque œil. Ces deux derniers tenaient à la main, en guise de poignard, une longue épine de prunellier.

Kreiss, demeuré à sa même place, reprit, en s’adressant au géant: «Si, ta voix redevenue libre, tu pousses un cri pour appeler à ton aide, nous te crèverons les yeux sans miséricorde: te voilà averti.»

Armé de son épieu à deux pointes, il rentra dans la bouche de Quadragant et détacha une des poutres transversales qui formaient la clef de voûte. D’un coup de sa langue, le patient acheva la démolition de l’édifice; puis, après un soupir de soulagement, rapprochant ses formidables mâchoires, il broya sous ses dents les poutres, les chevrons, comme il eût fait d’un paquet d’allumettes, et ingurgita le tout en à-compte sur son souper; après quoi, il prêta ce serment qui, pour messieurs les géants, équivalait à celui que les dieux de la Grèce prêtaient en invoquant le Styx.

«Par la terre qui est ma mère, par les montagnes qui sont ses os, par les bois et les forêts qui sont sa chevelure, par les ruisseaux, les rivières et les fleuves qui sont le sang de ses veines, moi, le géant Quadragant, je me déclare l’esclave des nains.»

Au soleil levant, Quadragant était debout, portant ses nouveaux maîtres entre ses doigts entrelacés en forme de berceau. En moins de cinq minutes, il arriva, d’après leurs indications, devant la vieille forteresse en ruines, où tenaient conseil non-seulement les fugitifs de la journée, mais avec eux les principaux députés des nains de cette partie de la Germanie.

Lorsque les gens de garde annoncèrent à ceux-ci l’arrivée du géant, croyant leur dernière heure venue, tous firent un mouvement pour battre en retraite jusque sous les fondations mêmes du vieil édifice. Kreiss, qui s’était fait mettre à terre devant les caveaux du burg, fit alors son entrée dans la salle des séances, et, comme tous les triomphateurs, affectant l’air le plus modeste, il leur annonça que le géant était leur esclave.

Tombant aussitôt à ses pieds, ils voulurent le proclamer empereur des nains.

Instruit par une expérience récente, Kreiss se garda bien de prendre au sérieux ce nouvel accès d’enthousiasme.